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Témoignage de Vincent Elouard, coordinateur pour les programmes de sécurité alimentaire à Nyala au Darfour  :


De Nyala à Zalingei

Au sol défilent les maisons, les enclos où se trouvent les bêtes, les champs où l'on ne voit plus que la paille en cette saison. Quelques jardins maraîchers, de beaux carrés de légumes verts qui tranchent sur cette terre sableuse.
Plus loin se trouvent quelques collines. Il y a des restes de terrasse, des empierrements qui datent d'une centaine d'années peut-être. C'était le temps où les habitants étaient sur les hauteurs, le temps où l'on craignait les envahisseurs venus du Tchad ou d'ailleurs. Des cercles de pierre sur lesquels on avait construit les murs de terre, des sentiers effacés qui racontent encore les troupeaux regagnant l'enclos.

Plus loin encore, des maisons sans toits, des villages abandonnés. Nous sommes dans l'hier, dans le sans lendemain. Des terres vides, des terres sèches, des terres où même la paille a été chassée de son droit de retourner dans le sol. Les maisons attendent un chaume qui n'est plus, les portes gisent à terre, les barrières ne sont que des pans de haies mortes ou agonisantes.

Un village où les âmes ont fui les terres des Ancêtres ...

Photo AFP

Maintenant des bâches blanches ou bleues, des huttes serrées dans des cours pleines, des drapeaux d'humanitaires chez ces hommes privés d'humanité. C'est Zalingei, ses camps, ses souffrances en attendant que la paix revienne.


Dialogue vers la paix

La voiture s'arrête au pied d'un grand acacia, le chauffeur la gare en position de sécurité, prête à repartir. Nous sommes chez des éleveurs qui ont parfois des fusils ou des mitraillettes à la main, qui sont quelquefois en uniformes de combat.

Nous nous avançons vers la vache malade. Trois pour la tenir, notre vétérinaire regarde sa bouche, écarte les lèvres. Des aphtes, des plaques, des ganglions enflés, une température élevée. Les sabots sont fendus, la vache est maigre. C'est la fièvre aphteuse, nous en verrons plusieurs ce jour-là.

Plus tard, nous prenons la parole au cours de la réunion. Salutations, bénédictions, nous remercions tous ces Vieux Sages d'être venus du Djebel ou de la plaine. Les vaches sont malades, les troupeaux sont parasités. Oui, il faudrait des médicaments. Mais il y avait des soins vétérinaires, autrefois. Il y avait des jardins florissants, des vergers couverts de fruits, et le conflit est venu rayer tout soin, vétérinaire ou agricole, de cette région.

Photo Willam Daniels

 

Il faut trouver les mots, leur dire que l'on peut intervenir, mais dans une terre en paix. Ils nous assurent la sécurité, ils nous affirment que nous ne risquons rien, que nous sommes connus dans cette partie du Djebel. Nous savons qu'il n'y aura aucune attaque contre nous.

Nous insistons sur la paix dans la région, le retour à une terre sans conflit, pour que tous y trouvent leur compte, dans le suivi des projets, les soins aux troupeaux ou aux plantes.

C'est un début, nous reviendrons expliquer ce que nous voulons, cette paix pour tous.

Réunion à Saganaga

Le chef du village nous accueille. Avant que ne viennent tous les sheikhs, il nous offre à manger, puis le thé. Nous sommes sous un petit abri, à l'abri du vent, assis sur une grande natte. Dans un coin se trouve un lit, c'est probablement là qu'il dort quand il fait trop chaud.

Quelques sheikhs arrivent, nous souhaitent la paix. Nous bavardons, nous essayons quelques phrases d'arabe, deux ou trois mots de four, la langue locale. D'autres arrivent, nous nous poussons un peu, chacun trouve sa place.

La réunion commence. Ils parlent de ces villages détruits, la liste s'allonge sur le carnet. Ils parlent des animaux qui ont dévasté leurs champs, ils racontent leur bétail volé, et les chameaux qui entrent dans les jardins maraîchers, en contrebas du village, dans le marigot, le wadi . Il est vrai que par la suite, nous verrons les traces de pied, et les plants de tomate à moitié dévorés.

Quelques sheikhs arrivent encore, nous nous serrons un peu plus. La conversation tourne autour de ces villages détruits. Certains de leurs habitants sont partis dans des camps à Nertiti, d'autres à Kabkabiya, plus au nord. Beaucoup ont été accueillis par les gens de Saganaga. On leur a donné de la terre pour qu'ils cultivent, on a partagé les terres autour du village. Tandis que d'autres viennent encore, sheikhs, voisins, quelques jeunes, ils nous disent que les terres éloignées ne peuvent être cultivées, car les récoltes risquent d'être détruites. Alors ils se sont serrés autour du village, ils se sont serrés sur le seul espace viable. Et nous nous serrons dans cet abri, car d'autres viennent encore. Maintenant nous ne pouvons presque plus bouger, les jambes repliées, les bras contre le corps. Il y a trop peu d'espace, nous disent-ils. Sans la distribution de nourriture, ils ne pourront plus vivre. Cette saison, c'est leur dernière chance : si leurs récoltes sont détruites, ils devront partir vers les camps, vers l'assistanat complet.

Dehors le vent souffle légèrement, la brise soulève ce limon si fertile, qui pourrait faire du Djebel Marra un grenier. Massés dans cet abri, immobilisés sur cette natte, nous voyons un carré de terre, une tâche de soleil, plus loin la haie qui nous protège des dévastations. Nous sortirons, cette année, nous tenterons notre chance, nous essayerons un dialogue pour que ces villages revivent.

 
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