Ton parcours, en quelques mots ?
«Après une formation universitaire de juriste,
je me suis orienté vers un DEA en Sciences Politiques,
complété quelques années plus tard par
un master spécialisé en management international
des entreprises. En ce qui concerne mes expériences professionnelles,
j'ai d'abord servi pendant 3 ans comme chef de section d'infanterie,
avant de partir 3 ans pour le Vietnam afin de m'essayer à
la gestion d'entreprise. Je travaille depuis Juin 2003 avec
SOLIDARITES pour laquelle j'ai effectué ma première
mission humanitaire au Burundi en tant que Coordinateur logistique
jusqu'en novembre 2004, puis comme Chef de Mission jusqu'en
Juillet 2005. Depuis Septembre 2005, j'ai pris la direction
de la mission SOLIDARITES au Darfour.
La mission SOLIDARITES au Soudan, une mission hors
norme ?
Ce pays, le plus grand d'Afrique, s'étend sur 2,5 millions
de Kms carrés. Et notre mission est à l'échelle
de cette superficie : 1 base de coordination sur Nyala,
5 bases opérationnelles, 3 bases avancées, une
quarantaine d'expatriés, 300 employés nationaux,
9,5 millions d'Euros d'aide humanitaire (incluant les dons en
nature) et près de 250.000 bénéficiaires
de notre aide. En 2006, vingt deux projets ont été
menés à bien par SOLIDARITES au Darfour. Cela
suppose une réelle coordination et une très
bonne équipe! L'action de SOLIDARITES au Soudan se concentre
principalement sur la crise humanitaire qui frappe le Darfour,
à l'Ouest du Soudan, près de la frontière
Tchadienne. Avec ces 500.000 Kms carrés, le Darfour est
aussi grand que la France avec 10 fois moins d'habitants. L'urgence,
c'est 3 millions de personnes vulnérabilisées
par ce conflit très complexe. Le contexte sécuritaire,
cumulé aux conditions climatiques, fragilise une population
rurale en la privant des services de bases pour la couverture
des besoins primaires : la nourriture, l'eau potable, les
soins de santé, l'habitat, les produits de première
nécessité.
Quelle situation humanitaire as-tu découvert
en arrivant ?
« La situation humanitaire en septembre 2005 était
contrastée. La problématique principale de la
région du Darfour repose sur le déplacement des
populations, avec plus de 2,2 millions de personnes forcées
de quitter leurs villages d'origine pour se réfugier
dans des camps de déplacés ou dans le « bush ».
La plupart des ONG d'urgence au Darfour (une soixantaine sont
représentées) ont fait le choix de concentrer
leurs actions dans les grands camps de déplacés
en zones urbaines, un seul de ces camps pouvant regrouper entre
50 et 120.000 personnes. Depuis le début de la crise
en 2003, la plupart des besoins de base à l'intérieur
de ces camps sont à présent couverts. Mais à
mon sens, la véritable urgence, la moins visible et la
plus difficile d'accès, se concentre de plus en plus
dans les zones rurales, là où SOLIDARITES a fait
le choix de développer ses actions, même si bien
évidemment nous ne pouvons pas couvrir l'ensemble de
ces zones. En effet, atteindre les populations les plus vulnérables
dans des secteurs désertiques aussi reculés est
très compliqué. Les conditions de vie et de travail
sont une des premières préoccupations pour assurer
à nos équipes le minimum nécessaire à
l'accomplissement de leur mission. Ensuite, l'acheminement des
vivres et des matériels doit être géré
avec une très grande rigueur pour éviter les retards
dont l'impact peut être catastrophique pour les bénéficiaires
de notre aide. Il faut réhabiliter les puits existants
ou en forer de nouveaux pour répondre aux besoins. Les
conditions sanitaires doivent être améliorées
pour éviter autant que possible le déclenchement
d'épidémies. Une assistance alimentaire continue
doit être organisée chaque mois pour permettre
aux familles de couvrir leurs besoins nutritionnels de base.
A notre arrivée, ces populations en zones rurales disposaient
de moins de 2 litre d'eau par jour et par personne, et pouvait
en être réduites en fonction des saisons à
ne manger que des racines. Cette précarité a plongé
ces populations dans une détresse la plus totale. »
Qu'avons-nous faits pour répondre aux besoins
en eau ?
« Concernant l'eau, nous avons concentré
nos efforts sur la réhabilitation des installations existantes
avant de considérer la pertinence à forer de nouveaux
puits. Au regard de l'urgence, notre objectif global était
de renforcer le débit en eau potable sur l'ensemble de
nos zones d'intervention, et principalement sur les points de
forte concentration de population déplacée en
zones rurales. Tel fut le cas sur Muhajeria et Nertiti au départ
de notre intervention. Et la difficulté technique est
réelle. Au sud Darfour, l'eau se trouve à plus
de 60m de profondeur, et notre matériel de forage ne
nous permet pas de forer au-delà de 80 mètres
. Et en plus pour forer, il faut de l'eau, ce qui n'est pas
le moindre des problémes quand par nature il n'y a pas
d'eau ! L'eau est par ailleurs une ressource stratégique
au cœur de ce conflit qui oppose d'une certaine façon
agriculteurs sédentaires et nomades pasteurs. Pour traiter
cette problématique de l'approvisionnement en eau potable
dans les zones rurales, nous avons dirigé notre action
en priorité sur les zones sécurisées où
une grande part de cette population des zones rurales s'était
regroupée. Notre équipe de foreur a ainsi pu augmenter
à 12 litres d'eau par jour et par personne l'approvisionnement
sur le village de Muhajeria au Sud Darfour, en pleine zone rebelle.
Il en est de même sur Nertiti dans l'Ouest Darfour où
24.000 déplacés tentent de survivre à la
guerre depuis près de 2 ans.
Aujourd'hui, même en réponse à l'urgence,
nous pouvons être appelé à faire appel à
des entreprises de forages locales pour les puits dont la profondeur
est supérieures à 90 mètres . Cette option
a été développée en 2006, même
si cela reste toujours difficile à mettre en oeuvre sur
le terrain en raison d'un contexte sécuritaire de plus
en plus imprévisible. Des actions d'approvisionnement
d'urgence par des camions citernes sont aussi menées
pour couvrir la période de forage et garantir aux populations
déplacées des zones rurales un accès minimum
à l'eau potable.
L'année 2007 marquera probablement un retour très
net à l'urgence en raison de la dégradation du
contexte sur les 4 derniers mois. Les problématiques
d'approvisionnement en eau potable se reposeront donc encore
de façon aussi sensible qu'en 2004 et 2005.
Quelles sont les techniques mises en place pour avoir
un accès à de l'eau de qualité ?
En parallèle à nos activités de forage
et de réhabilitation de puits, nous nous sommes concentrés
sur la sensibilisation à l'hygiène et la construction
de latrines dans les camps de déplacés afin d'éviter
les épidémies. Nous avons donc, en amont, protégé
les zones de distributions d'eau afin d'éviter les contaminations,
et, en aval, effectué des tests bactériologiques,
et des sessions de sensibilisations à l'hygiène.
La distribution régulière de jerricans est enfin
venue renforcer cette démarche qualité pour éviter
une contamination de l'eau entre le point d'approvisionnement
et la zone de consommation.
L'impact de ces programmes sur la population ?
Les bénéfices ont été immédiats
dans un premier temps, et je n'ai pas peur de dire que nos opérations
étaient du « Life Saving ». Sans
notre intervention, le taux de mortalité des populations
vulnérables dans les zones rurales ciblées par
notre aide aurait augmenté dramatiquement. Les enfants,
les femmes enceintes et les vieillards étant toujours
les plus rudement touchés par les maladies liées
à la consommation d'une eau insalubre et à la
sous-nutrition. Aujourd'hui, à Muhajeria (et ses alentours),
c'est plus de 50.000 personnes qui bénéficient
directement de nos infrastructures d'eau potable. A Nertiti,
ce sont 24.000 personnes déplacées qui pareillement
ont vu leur disponibilité journalière en eau potable
attendre le niveau acceptable de 12 litres d'eau par jour et
par personne. Mais tout reste encore à faire dans les
zones rurales plus reculées, où nous savons que
des familles entières ont fait le choix de rester malgré
la pénurie en eau et en alimentation. En 2007, nous devrons
apprendre à mieux les atteindre et à répondre
rapidement à leurs besoins.
Comment ces programmes sont-ils perçus par les
populations ?
Nous passons systématiquement à travers les autorités
morales qui chapeautent les populations (Sheircks, Oumda) pour
mener à bien nos activités. Nous tentons ainsi
de respecter les particularismes de la communauté soudanaise
du Darfour. La connaissance des différentes ethnies en
présence et un processus de recrutement équilibré
de notre personnel au sein des camps de déplacés
permet également une certaine adhésion des populations
à nos programmes. Nous devons y être particulièrement
vigilants pour éviter que l'aide que nous apportons ne
devienne source de conflit entre les différentes tribus.
Nous participons ainsi, à travers nos activités
de forage ou de sécurité alimentaire, à
soutenir des processus locaux de réconciliation. Tout
cela reste très sensible, surtout dans la période
actuelle de forte fragmentation des différents groupes
politico-militaires agissant sur nos zones d'intervention. L'humilité
demeure une qualité indispensable. Nous devons accepter
l'échec pour continuer à avancer et admettre notre
dépendance vis-à-vis du contexte sécuritaire.
Peux tu nous parler des conditions de travail et de
sécurité au Darfour ?
« Depuis trois mois, nous assistons à une
dégradation rapide du contexte. Nous travaillons sur
des secteurs très fragmentés et imprévisibles,
ce qui complexifient nos déplacements et réduisent
nos champs d'actions. Il faut chercher à comprendre les
nouveaux mécanismes qui se mettent en place, et tenter
de toujours garder un temps d'avance sur l'évolution
du contexte. Nous devons nous préparer à toutes
les éventualités et réduire autant que
faire ce peut les zones d'ombres et les effets de surprise.
La recrudescence des incidents sécuritaires à
l'égard de la communauté humanitaire est une réalité
quotidienne, principalement dans les zones rurales. L'urgence
humanitaire qui en découle est criante : nous constatons
une reprise des déplacements de population en zones rurales,
concomitamment à un retrait de plus en plus important
des humanitaires de ces zones !
Sur le terrain, la sécurité de nos équipes
repose avant tout sur notre degré d'acceptation auprès
des populations bénéficiaires. Et ce niveau d'acceptation
est très bon après plus de deux ans d'aide apportée.
Notre sécurité passe également par des
contacts réguliers et respectueux avec les différentes
autorités, traditionnelles, politiques ou militaires,
toutes obédiences confondues. En devenant un acteur incontournable
sur nos zones d'intervention, de part la qualité de nos
actions, nous pouvons nous permettre de négocier des
assurances auprès de ces autorités pour garantir
notre sécurité. Notre organisation interne s'est
également renforcée. Ainsi, nous avons créé
en octobre dernier un poste d'adjoint au Chef de Mission entièrement
dédié à la gestion de la sécurité.
Quel est à ton avis la
spécificité de SOLIDARITES au Darfour ?
« Nous sommes là, où les autres ne
sont pas ! Pas par bravade ou mégalomanie naturellement,
mais parce que nous avons la compétence et l'expertise
pour y être. Ce n'est pas un hasard si, sur l'ensemble
de nos zones d'intervention, seules les ONG SOLIDARITES et MSF
sont présentes. Nous travaillons dans des zones reculées
très complexes et nous avons prouvé que nous sommes
capables de faire du bon travail dans ces conditions. Et le
fort soutien des bailleurs de fonds, des donateurs privés
et des différentes instances internationales présentes
au Darfour est là pour nous le rappeler. Mais il faut
savoir garder la tête froide et toujours se remettre en
question en fonction de l'évolution du contexte sécuritaire
ou des problématiques humanitaires. Au Darfour, SOLIDARITES
joue dans la cour des grands avec une qualité d'action
parfois bien supérieure aux ONG disposant de plus de
moyens financiers. Nous n'en tirons aucune gloire, sinon la
conviction d'amener notre aide au cœur de la crise, directement
dans les zones rurales, auprès des plus démunis.
Quels sont tes souvenirs les plus marquants ?
« La crise du Darfour marquera tout ceux qui s'y
succèderont. C'est une crise humanitaire majeure avec
tout ce que cela peut comporter de drames et de petits succès.
Mes deux souvenirs les plus marquants concernent un même
endroit et une même problématique, à un
an d'intervalle. En octobre 2005 (je venais juste d'arriver),
nous avons du mobiliser toute notre équipe de Muhajeria
autour de la réhabilitation du forage du village d'Ngabo
qui avait arrêté de fonctionner privant ainsi d'eau
plus de 20.000 personnes aux alentours. Ce village st stratégique
pour l'approvisionnement en eau potable de la région.
Nous avions dû organiser en urgence un approvisionnement
en eau par camion tout en coordonnant à distance l'acheminement
d'une nouvelle pompe submersible et d'un nouveau générateur.
A cette époque les équipes doutaient beaucoup
d'elles-mêmes, et en une semaine nous étions parvenus
à répondre ensemble à cette urgence. L'impact
pour la population, autant que pour nous-mêmes avait été
très fort. Lesecond souvenir nous ramène sur Ngabo,
un an plus tard. Le 13 novembre dernier, Ngabo a subi une attaque
violente de la part des Maalias, une tribu nomade extrêmement
puissante dans la région. En quelques heures le village
a été ravagé par les flammes et les tirs
d'armes légères. Nous nous y sommes rendus le
lendemain alors que les restes des toukoules, les maisons traditionnelles
en paille, fumaient encore. Les lieux de vie communautaire avaient
été principalement visés. Le marché,
l'école, les moulins à farine pour les récoltes
en cours, et bien évidemment le générateur
du forage avaient été complètement détruits.
Près de deux années de travail réduites
en cendre en quelques heures. Et une population plus désespérée
que jamais. Mais face à ces bénéficiaires,
nous n'avons pas le droit de nous décourager. Notre responsabilité
va au-delà de nos propres émotions. Maintenant,
il va donc falloir redonner espoir à ces personnes qui
ont tout perdu afin de reconstruire ensemble un lieu de vie
pérenne pour une communauté villageoise rassemblée.