Nigéria : "Au-delà de la peur, j’ai vu la famine"

Publié le mardi 25 octobre 2016

Thomas Gruel est logisticien de l’équipe d’urgence de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL. En 6 ans et 14 missions humanitaires sur les terrains les plus complexes et les plus difficiles, il n’a jamais été confronté à un drame aussi intense. Il témoigne.

L’embargo imposé par les militaires de l’armée Nigériane depuis 2014 dans le nord du pays a été tellement fort qu’il a affaibli, même affamé Boko Haram – et c’était son objectif. Mais cet embargo a également pesé de manière collatérale sur des millions de civils.

Certains prennent les armes parce qu’ils ont faim

2 ans plus tard, en explorant au-delà de Maiduguri, c’est une famine que j’ai découvert. Je croyais trouver des gens qui ont peur,  mais je suis tombé sur des gens qui ont faim. Une faim tellement forte que certains prennent les armes et s’enrôlent dans les rangs djihadistes, volent le bétail pour remplacer celui qu’ils n’ont pas pu garder, se jettent à corps perdus dans des attaques de convois militaires désespérées…
Si ces hommes s’enrôlent, se battent et meurent, les autres, les patriarches, s’accrochent parfois à leur terre et envoient les plus jeunes accompagner les femmes et les enfants chercher refuge dans les villes à peine plus sures que les campagnes. Les plus courageux ont traversé l’état de Borno pour rejoindre Maiduguri. Mais beaucoup ont, par défaut, choisi le refuge des villes mineures comme Monguno.

Nigria malnutrition grand

Pas d’autres options que de mendier

A la maternité, dans les récits d’exodes que les médecins m’ont contés, la récurrence de ce schéma est frappante. Des femmes arrivant seules dans les camps, les bras chargés d’enfants en bas âge et qui n’ont ni les ressources ni le temps et encore moins la force d’assumer la construction de leur habitat, l’accès à l’eau, la sécurité physique et alimentaire du foyer et par conséquent la santé de leur famille. Les premiers jours, la solidarité entre les déplacés et la communauté hôte fait office de tampon. Mais rapidement, ces mères n’ont guère d’autres options que de mendier ou de se prostituer. Trop pudiques pour demander la charité ou ne pouvant céder à la prostitution, certaines observent la maigreur s’installer chaque jour un peu plus dans les traits de leurs enfants.
Combien sont morts avant qu’Alima et SOLIDARITÉS  INTERNATIONAL se mettent à travailler de concert pour nourrir et réhydrater ces oubliés de Borno ? Dans une ville dont les autorités ont fui depuis 3 ans et dont les estimations démographiques varient entre 80 et 220 000 habitants, j’ai peur qu’on ne sache jamais vraiment quelle est l’ampleur de l’hécatombe qui a frappé ces déplacés.

Nigria malnutrition enfant

Des corps mutilés par la faim

Cette mère et son enfant -des souvenirs que j’en ai- attendaient patiemment sur une natte en terrasse, qu’un lit se libère. Elle s’agrippait à lui de peur qu’on le lui enlève. Quand je lui ai demandé si je pouvais la prendre en photo elle a essayé de réveiller son fils qui a péniblement ouvert les yeux, m’a contemplé un instant et les a refermés. Chez tous ces nourrissons dénutris que j’ai vu ce jour-là, le même mouvement s’est reproduit. D’autres plus décharnés que lui n’arrivaient même plus à ouvrir les paupières entièrement. La peau lâche et plissée flottait sur leurs membres comme un vêtement trop grand. Les corps mutilés par la faim laissaient apparaître l’ossature. Hanches saillantes, boules de rotules plus larges que les cuisses, leur maigreur la plus frappante luisait sur leurs visages. On devinait le crâne d’où ressortaient douloureusement de grands yeux éteints qui semblaient comme enchâssés dans l’os. On avait l’impression qu’ils n’avaient plus la force de vivre, qu’ils abandonnaient le combat dans les bras de leurs mères impuissantes, honteuses et résignées.  Ce sont les images les plus dures que je garde en mémoire de mes 6 ans d’humanitaire.

Photos : Thomas Gruel

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