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Soudan : « C’est un des conflits les plus “sales” que j’ai vu de ma vie… »

Publié le lundi 24 juillet 2023

Depuis 3 mois, le Soudan est le théâtre d’un nouveau conflit opposant les forces armées soudanaises (SAF) et les forces paramilitaires (RSF). SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, présente dans le pays avant le début de la guerre, a été la première ONG internationale à pouvoir rentrer à nouveau au Darfour, dans l’ouest, pour venir en aide à la population. Justine Muzik Piquemal, directrice régionale, a fait partie de l’équipe qui a traversé la frontière pour la première fois. Rencontre. 

Quelle est la situation au Soudan depuis le déclenchement du conflit le 15 avril dernier ?    

Aujourd’hui, le pays est divisé en trois parties : Port Soudan à l’est sur la côte, Khartoum, la capitale et le Darfour à l’ouest. Port Soudan, ville plutôt épargnée depuis le début des conflits, est la nouvelle capitale du Soudan depuis un mois et demi. A Khartoum, c’est le chaos entre les affrontements militaires et les bombardements. Et au Darfour, aux combats entre les forces militaires viennent s’ajouter des conflits inter ethniques.  

Quelles sont les besoins humanitaires ?  

Sur la partie est du pays, c’est-à-dire de la frontière avec l’Ethiopie jusqu’à la mer Rouge, on a pu observer des grands mouvements de personnes déplacées internes qui n’ont pas vécu directement le conflit mais qui en subissent les conséquences. En revanche, à Khartoum comme dans le Darfour, c’est un conflit ouvert. A Khartoum, les bombardements aériens du début de la guerre ont laissé place à des conflits « de villes » avec des groupes armés qui profitent de la pagaille pour piller toutes les maisons. Au Darfour, surtout sur la partie ouest du Darfour, la ville de Al-Geneina a été brulée à plus de 70% et les besoins sont considérables : il n’y a plus de nourriture, d’eau potable, plus de médicaments, plus de médecins… Le service commercial entre le Tchad et le ouest-Darfour, qui était le poumon économique de la ville, n’existe plus. C’est la survie.  

Au Darfour, la population est partie sans rien, sous les tirs. Certains ont pu atteindre la frontière avec le Tchad.

Quelle est la situation sur place ?

Il y a eu plusieurs « vagues » d’arrivée de personnes réfugiées. La première entre le 15 et le 25 avril où les personnes sont parties sans rien, très rapidement. Puis, il y a eu de violents combats la semaine du 20 juin à Al-Geneina qui ont entraîné un déplacement massif. A deux reprises, ce sont plus de 16 000 personnes qui sont parties de la ville pour arriver à Adi Kong, dernière ville à la frontière avec le Tchad. Mais les combats se sont déplacés jusque dans cette ville et la population s’est retrouvée à nouveau au cœur des violences. Côté Tchad, à Adré, en quatre jours, ce sont 32 000 personnes qui sont arrivées complétement démunies. Mais la route a été semée d’embûches pour ces personnes qui ont été victimes de tirs lors de leurs déplacements. Les équipes de Médecins Sans Frontières qui prennent en charge les blessés à Adré en ont reçu plus de 1 200 en trois jours dont 300 cas extrêmement graves. Parmi les blessés, il y avait des bébés de trois mois avec des éclats d’obus dans les joues, des enfants qu’il a fallu amputer, des femmes qui ont été violées… C’est un des conflits les plus « sales » que j’ai vu de ma vie… 

Depuis le début de ce nouveau conflit, comment SOLIDARITÉS INTERNATIONAL a réagi ? 

Face à l’ampleur du conflit, il a fallu prendre des décisions rapidement. A Gedaref, à l’est du pays, nous n’avons pas réellement interrompu nos activités car la ville n’a pas été évacuée. Nous avons rapidement refait des évaluations des besoins afin de comprendre ce dont la population avait besoin avec l’arrivée des personnes déplacées. Nous travaillons à des projets de soutien alimentaire auprès de la population dans cette zone.  

Au Darfour, la situation est un peu plus compliquée. Les combats ont duré très longtemps à Al-Geneina. Une première accalmie nous a permis de reprendre les services d’accès à l’eau potable et de réparation de pompe. Puis, de nouveau, les combats ont repris et nous avons dû suspendre nos activités. Nos collègues soudanais et soudanaises travaillent de nouveau de façon régulière et plus “pérenne” depuis une quinzaine de jours.  

Aujourd’hui, nous travaillons principalement à Al-Geneina, au Darfour et à Gedaref, dans l’est. Avant le début du conflit, notre coordination était basée à Khartoum mais c’est le chaos dans la ville. Seules les ONG médicales arrivent encore à agir sur place.  

Comment expliquer que SOLIDARITÉS INTERNATIONAL soit l’une des seules ONG internationales présentes dans le pays ?    

Le mandat de notre ONG, celui d’aller toujours plus loin pour venir en aide aux populations dans le besoin, est très prenant et très réel. Ça n’est pas qu’un mandat « écrit » !  

Malgré l’évacuation du personnel international, nos collègues sur place se sont rapidement mobilisés. Et nous nous sommes donné les moyens d’y retourner ! On avait la réelle conviction qu’il fallait y retourner pour aider la population, protéger nos équipes restées sur place et raconter ce que l’on voyait. Ça nous paraissait évident de tout faire pour y retourner.  

Ça nous a pris sept semaines de négociation… Tout le long, nous avons eu des complications : des pannes de voiture, des avions qui font demi-tour à cause de tempêtes de sable, les casse-têtes administratifs… Il a fallu se battre pour faire entendre à la communauté internationale qu’il était essentiel que nous rentrions au Soudan à nouveau. Qu’il fallait que nous venions en aide à la population. Il a fallu faire rouvrir les frontières.  

Quand le couloir humanitaire a été accepté par les autorités, dès le lendemain, nous sommes rentrés au Soudan. Nous sommes allés, village après village, rencontrer la population pour lui demander ses besoins et lui expliquer ce que nous souhaitions faire. Dès le premier village, nous avons commencé les distributions. Etape par étape, nous avons réussi à atteindre la ville de Al-Geneina. Certains jours nous avons fait demi-tour, d’autres nous avons attendu 5h à la frontière… mais nous y sommes arrivés. Nous avons aidé la population. C’est pour des moments comme ça que je fais mon métier. 

Il n’y a pas d’autres acteurs humanitaires sur place, comment agir dans un tel contexte ?  

Il faut parler, parler et parler. Parler avec les ONG nationales, avec les leaders des communautés, avec les responsables. Leurs demander ce dont ils ont besoin, ce qu’ils attendent de nous. Il faut respecter les personnes en face de soi, leurs coutumes, leurs traditions. Ce sont des petits détails mais ça permet de gagner le respect et qu’ils acceptent qu’on les aide.  

Au Soudan, ce qui est ressorti des premières discussions, c’est qu’il fallait que l’aide arrive le plus vite possible. La situation est tellement difficile que l’étape habituelle des évaluations qui précède chaque action d’ONG ne pouvait pas se faire. On ne pouvait pas venir faire des évaluations et revenir plusieurs semaines après pour distribuer l’aide. Nous avons écouté la population et nous sommes arrivés dès le départ avec du matériel que nous avons distribué dès le lendemain de la première rencontre. On a établi une liste des personnes dans le besoin en collaboration avec les autorités et nous avons fait nos premières distributions. Tenir parole, être transparent, intègre et honnête lorsqu’on ne peut pas faire quelque chose, c’est ce qui fait avancer l’aide humanitaire.  

Face à une population qui vit un des conflits les plus « sales » des vingt dernières années, il nous fallait être à la hauteur de leur demande. Nous avons répondu présent grâce à la mobilisation de toute l’ONG, des bailleurs de fonds et de nos donateurs et donatrices.  

Concrètement, comment les équipes ont réussi à organiser l’aide ? 

Pour le moment, nous faisons les distributions en même temps que les évaluations des besoins. Nous savons que les besoins primaires sont l’alimentaire, l’accès à l’eau et à l’hygiène. Il faut aussi tenir compte du contexte. Nous sommes dans un pays en guerre. Nous n’allons pas installer une pompe à eau flambant neuve qui risque d’être détruite dès le lendemain. Nous allons d’abord commencer par distribuer des produits d’hygiène comme des savons ou des protections hygiéniques. Nous savons que se laver les mains n’est pas le premier besoin mais pendant que nous distribuons ces produits, une partie de l’équipe évalue les équipements d’accès à l’eau qu’il faut réparer. Nous expliquons à la population que réparer des pompes, par exemple, demande du temps. Il faut commander les bonnes pièces, réparer les panneaux solaires, etc. Et nous le ferons lorsque nous aurons reçu le matériel. En attendant, nous poursuivons les distributions.  

Comment nos équipes font-elles face aux violences ? Comment peut-on les aider au mieux ?  

Malheureusement, nous ne pouvons pas assurer la sécurité de tous nos collègues à 100%. Quand un conflit comme celui-ci surgit, la meilleure chose à faire, c’est de leur dire qu’ils sont libres de prendre les décisions qu’ils souhaitent pour protéger leurs familles. Certains de nos collègues sont restés à Al-Geneina, d’autres se sont réfugiés au Tchad ou dans d’autres zones du pays. Certains continuent à travailler pour nous, d’autres ont décidé d’arrêter. Le plus important pour nous c’est qu’ils fassent ce qui leur parait le mieux pour eux et leurs familles.  

Quels sont les plus gros défis à l’heure actuelle ?   

Le plus gros défi aujourd’hui c’est la sécurité. Aujourd’hui, il y a moins de violence à Al-Geneina par exemple. Mais demain ? Lorsqu’il y a des altercations, nous suspendons nos activités pendant un jour ou deux. C’est un travail au quotidien, heure après heure : suivre la sécurité au jour le jour, s’assurer qu’on ne met personne en danger plus que nécessaire. L’avenir du Soudan est particulièrement incertain. Nous ne savons pas comment les conflits vont tourner ni dans combien de temps. Les enjeux géopolitiques au Soudan sont très importants et le conflit déstabilise tous les pays limitrophes et la région.  

C’est très difficile de mettre en place une stratégie d’intervention dans le pays. La situation varie tellement en fonction des zones. Comme je le disais au début de l’interview, il y a trois zones dans le pays aujourd’hui. C’est comme si nos équipes travaillaient dans trois pays différents. Les populations n’ont pas vécu la même chose, les besoins sont différents, les façons de travailler aussi… Mais ce que je sais, c’est que nous ferons notre maximum pour continuer à aider la population.   

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