Soudan du Sud: les vulnérables de Wau Shilluk

Publié le jeudi 15 juin 2017

La déclaration de famine dans l’Etat d’Unity en février attire les regards du monde, mais les problématiques sont bien plus larges, profondes et corrosives. Au nord du pays, sur la ligne de front, les populations sont prises au piège.

Malakal marché

Tous les jours les vendeurs s’installent dans l’artère principale du POC de Malakal même si chaque jour qui passe voit les étals de plus en plus vides.

Un moto-taxi renversé, lentement envahi par les mauvaises herbes. Une voiture carbonisée au milieu d’une rue déserte. Des maisons vides, éventrées, dont les briques s’étalent dans les cours voisines. Malakal, autrefois 2e ville du pays avec 200 000 habitants, n’est plus aujourd’hui qu’une cité fantôme. Il n’y a plus personne, ou presque. On croise un soldat, puis un autre. Plus on s’approche du centre-ville, plus on en rencontre. En ville, ces militaires du SPLA (Sudan People’s Liberation Army), l’armée gouvernementale, côtoient les quelques marchands venus du Soudan, d’Ethiopie ou d’Erythrée, et qui osent encore faire un peu de commerce dans ce qui est devenu une ville garnison qui ne compte plus que 15 000 âmes.

‘’Plus d’honneur à se suicider’’

Les anciens habitants ont fui toujours plus au Nord, en direction du Soudan voisin. Lors des premières attaques sur la ville, certaines communautés de l’ethnie Shilluk ont trouvé refuge dans la base des Nations unies devenue camp de ‘protection des civils’ (POC). Ils sont 30 000 à s’entasser dans ce camp dimensionné pour seulement 10 000 personnes, et restent dépendants d’une aide humanitaire qui s’amenuise au fur et à mesure de la diminution des financements.
Les femmes peuvent sortir, vendre du bois ou quelques légumes sur le marché de Malakal. Les hommes sont cloîtrés dans le camp. Assimilés à des rebelles, ils seront fusillés s’ils mettent un pied dehors. ‘’Ça fait quatre ans que je ne suis pas sorti du camp, affirme Joseph*, représentant communautaire dans le POC. Je ne peux même pas travailler. Les rations alimentaires ont récemment été réduites de moitié. On est fatigué, on tombe malade… Quel choix me reste-t-il ? Voler ? Dans notre culture Shilluk, il y a plus d’honneur à se suicider qu’à prendre ce qui n’est pas à nous. J’ai entendu parler de sept suicides depuis que je suis arrivé ici.’’

Malakal point d'eau

L’accès à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement est un défi quotidien pour les dizaines de milliers de personnes du camp de Malakal.

Les vulnérables de Wau Shilluk

Shilluk

Malgré son statut de chef communautaire, Joseph, comme tous les hommes du camp, risque la mort s’il sort de l’enceinte.

A quelques encablures au nord de Malakal, de l’autre côté du Nil, se trouve la petite ville de Wau Shilluk, berceau de l’ethnie Shilluk. Véritable grenier alimentaire de la zone, paisible il y a quelques mois encore, elle a été le théâtre de violents affrontements entre le SPLA et les forces d’opposition. Après avoir dû évacuer et abandonner leurs activités d’approvisionnement d’eau, les équipes de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL ont cherché de nombreuses fois à y retourner, pour voir si leur base tenait encore debout et si tous les habitants avaient réussi à fuir.
Une fois sur place, le constat est accablant : la ville est calcinée, rasée, pillée. Il y a ceux qui ont été tués, ceux qui ont fui encore plus loin vers le nord, et enfin ceux trop fragiles pour se déplacer mais jugés inoffensifs pour les parties du conflit. Teresa*, 90 ans, aveugle, a passé dix jours effrayée que les combats atteignent sa maison. ‘’J’avais beaucoup de peine à me nourrir car les soldats prenaient tout. J’ai entendu dire que tous les hommes de plus de 18 ans se faisaient tuer.’’ Elle sera enfin secourue par une ONG médicale et ramenée dans le POC, avec d’autres femmes âgées. Dernières rescapées, ces témoins de l’horreur sont devenues ‘les vulnérables de Wau Shilluk’. ‘’Comment voulez-vous que nous ayons de l’espoir ? On doit tous mourir un jour !, conclut-elle, non sans une pointe d’humour, saisissante dans de telles circonstances.’’

Afin d’éviter le pire dans une partie du monde connaissant déjà l’horreur, les organisations humanitaires se mobilisent au quotidien pour apporter toute aide possible en urgence aux personnes prises dans l’étau du conflit.

Une épidémie de choléra imminente

Dans l’espace exigu du camp de Malakal et des environs, l’approvisionnement d’eau et les services d’hygiène sont un défi quotidien. La venue imminente de la saison des pluies va transformer le sol sablonneux en un immense marécage, isolant de nombreuses zones du pays de toute aide.
‘’Dans ce camp, où les déplacés vivent dans des conditions d’exiguïté extrême, la mise en œuvre de l’aide humanitaire est très complexe. Malgré les efforts de nos équipes, les besoins en eau, hygiène et assainissement sont loin d’être couverts et la saison des pluies va encore compliquer la situation, prévient Arthur Maurus, coordinateur terrain de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL. Difficile de poursuivre normalement nos activités, c’est-à-dire d’installer de nouvelles latrines ou des points d’eau supplémentaires. Difficile aussi d’acheminer le matériel de réparation de nos installations dans le dédale des abris. En plus de représenter un défi logistique important, les pluies intenses qui vont s’abattre sur la région vont transformer le camp en un vaste champ de boue, dans lesquels risquent de se mêler les excréments et autres déchets. Dans ces conditions, l’éventualité d’une propagation rapide du choléra, déjà présente dans la zone, deviendra très vite réalité.’’
Davantage de mesures sont nécessaires pour anticiper cette épidémie de choléra, l’aggravation de la crise alimentaire ou encore l’impact sanitaire de la lutte fratricide qui fait imploser ce si jeune pays.Shilluk femme

*Les prénoms ont été modifiés pour des raisons de sécurité

Photos: © Olivier Laban Mattei / Myop

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