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Journal de bord au camp de Yida

Publié le lundi 23 juillet 2012

Retour sur les premiers jours de notre intervention en juillet 2012 dans le camp de réfugiés de Yida, à la frontière avec le Soudan. Renaud nous raconte, jour après jour, le lancement des opérations.

JOUR 1

C’est le jour du départ pour Alex et Andrea, deux experts en eau, hygiène et assainissement. Direction Juba et ses camps de réfugiés, à la frontière avec son voisin du nord. Apres 9 mois de bénévolat au département technique du siège de SOLIDARITES INTERNATIONAL, Alex a décroché sa première expérience de terrain comme program officer. Andrea, Italien de Milan, revient quant à lui de 14 mois en Haïti avec SOLIDARITES INTERNATIONAL, après avoir travaillé en RDC. Il sera program manager.

JOUR 2

Après plusieurs heures d’attente à Adis Abeba, les voilà enfin à bord du vol pour Juba. Là-bas les attend Fabienne qui leur a préparé un briefing complet sur la situation du pays, les problématiques humanitaires & nos programmes, ainsi que sur la sécurité :

Le Soudan du Sud vient tout juste de fêter ses un an d’indépendance le 9 juillet. Cet état très fragile, sans infrastructures routières, éducatives ou encore hydrauliques, entretient des relations très tendues avec le Nord. Entre incursions militaires et bombardements, le Soudan du Sud a stoppé sa production de pétrole, coupant par là même sa seule source de revenu. L’inflation atteint désormais les 30% depuis le 1er janvier. C’est dans ce pays exsangue que près de 300 000 personnes sont revenues s’installer après plusieurs années passées dans le Nord. Mais si vous vous êtes là, c’est parce qu’en plus de ces problématiques, 170 000 Soudanais des états du Sud Kordofan et du Blue Nile sont actuellement réfugiés à Yida et à Maban. Ces trois derniers mois, les camps ont explosé à cause de l’arrivée massive de réfugiés. Plus de 55 000 en quelques mois. Notre équipe d’urgence, dont nous sommes dotés ici, intervient à Maban depuis déjà un mois. Vous le savez, c’est là que vous allez. Il s’agit de reprendre la suite et continuer de mettre en place nos activités d’urgence : installation de latrines, de points de lavage des mains, sessions de promotion de l’hygiène…

JOUR 3

Au bord d’une des pistes de l’aéroport de Juba stationne l’avion-cargo affrété par SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il doit s’envoler pour Yida avec près d’une tonne de matériel. Les airs sont le seul moyen d’y acheminer de l’équipement depuis Juba. La saison des pluies a transformé le pays dépourvu de routes en immense bourbier. Vu de haut, le paysage est magnifique. Le coût de transport est quant à lui démultiplié, comparé à celui d’un camion.

Raphaël, notre coordinatrice logisticienne, supervise le chargement : des sprayers pour chlorer les points d’eau, des pelles, des pioches pour les réhabiliter, du chlore pour les traiter et les récipients que les familles utilisent pour transporter l’eau… Après 2h30 de vol, l’avion survole l’immense camp de Yida. Des milliers de tentes s’étendent sur des dizaines de kilomètres. La pluie intense n’empêche pas le pilote de faire atterrir l’appareil sur une piste recouverte par 20 cm d’eau. Guillaume, notre logisticien, vient à sa rencontre au volant de son pickup. Trempé jusqu’aux os au bout de quelques secondes seulement, il lui faudra 20 bonnes minutes pour transvaser la cargaison à l’arrière de son véhicule. Sur le chemin de la base, Guillaume croise un nombre infini d’enfants jouant dans la boue et les flaques d’eau. Le camp compte 45% d’enfants. Installés derrière leur bureau l’attendent Sandra, notre référente urgence, sur place depuis 4 jours pour démarrer notre intervention, ainsi qu’Opu, responsable de nos activités Eau, hygiène et assainissement, originaire du Bangladesh où il a travaillé pendant plusieurs années avec SOLIDARITES INTERNATIONAL.

C’est le soudain afflux de réfugiés qui nous a poussés à intervenir, confirme Sandra, notre référente urgence. En juin, notre équipe d’urgence basée en permanence dans le pays est venue réaliser une évaluation pour renforcer les ONG sur place qui n’arrivent pas à faire face aux besoins des réfugiés toujours plus nombreux. Malheureusement, le camp est situé trop près de la frontière. 16 km c’est bien trop peu. Question de sécurité. Le HCR avait prévu deux autres camps plus éloignés et espéraient que les réfugiés s’y rendraient. Mais ces derniers ne peuvent se résoudre à partir encore plus loin de chez eux. Et de toute façon, la saison de pluies empêche maintenant tout mouvement. Les difficultés d’approvisionnement rendent nos opérations financièrement très lourdes, mais nous avons poussé nos partenaires institutionnels à débloquer des fonds d’urgence car la situation est très grave.

Dans le centre de santé de MSF situé à moins de 100 mètres de la base, le coordinateur de la structure Johan Sommansson nous le confirme.

La semaine dernière, nous avons enregistré 20 décès. Tous des enfants de moins de cinq ans, que nous prenons en priorité. Ils sont morts des suites d’une épidémie de diarrhée, dont la source est le manque d’eau et d’hygiène dans le camp. Voici pourquoi nous avons besoin de l’intervention des équipes de SOLIDARITES INTERNATINAL pour identifier les sources de contamination et de régler la situation.

C’est en effet d’abord le manque d’eau qui explique cette situation, rebondit Opu, notre WASH Program Manager. Seuls 7 forages ont été prévus dans le camp. Résultat, les familles ont seulement 6 litres par jour et par personne. Pour boire et cuisiner, ça peut suffire. Pas pour se laver, même seulement les mains.

En attendant que de nouveaux forages soient prêts, SOLIDARITES INTERNATIONAL va s’attacher à améliorer les points d’eau existants.

J’ai testé l’eau à la sortie des rampes de distribution : l’eau dans les nappes est abondante et de bonne qualité, ajoute Opu. Le chlore ajouté dans le réservoir souple est en quantité suffisante pour la rendre parfaitement potable. Le problème se situe en fait dans les contenants d’eau qu’utilisent les familles. Il faut plus de chlore pour tuer les bactéries. Nous allons donc mener une campagne de chloration de tous les jerrycans pendant 40 jours. Nous distribuerons également de nouveaux jerrycans aux points d’eau pour remplacer ceux qui sont vraiment en mauvais état. Pour les autres, nous organisons une campagne de nettoyage à l’aide de cendre et de gravier. Au niveau des points d’eau, dont l’état est également une source de contamination, nous effectuerons les réparations nécessaires et construirons des plateformes de drainage afin que l’eau ne stagne pas comme c’est le cas en ce moment.

JOUR 4

Opu, notre WASH Program Manager, affiche des offres d’emploi pour recruter les membres de ses équipes de promotion à l’hygiène et de chloration. Les candidats sont tous des réfugiés du camp. Dans quelques minutes, il recevra en entretien les candidats postulant comme responsables de ces équipes.

Sandra, quant à elle peaufine, sa demande de financement au HCR. L’agence des Nations Unies en charge des réfugiés s’est engagée sur 430 000 €. Bien trop peu pour couvrir les besoins vitaux de 70 000 personnes qui n’ont pas assez de latrines, de points d’eau et de moyens pour maintenir une hygiène minimale. Notre référente urgence a imaginé plusieurs scénarii avec Opu : activités, matériel, coûts support (transport, base, etc.), ressources humaines… selon un budget plancher et plafond. Il ne reste plus qu’à attendre une réponse du HCR pour enfin savoir si nous pourrons étendre notre intervention afin de répondre à plus de besoins. C’est de Juba que viendra la décision. Fabienne, notre chef de mission, y négocie les termes de notre futur contrat avec les représentants de l’agence des Nations Unies en charge des réfugiés.

A Yida, Sandra, notre référente urgence, et Opu font le tour des points d’eau pour finir leur série de tests (fluor, chlore, arsenic…) Au point d’eau principal, des flaques d’une eau verdâtre s’étendent sur plusieurs m². Il n’y a pas un endroit du sol sableux qui soit sec. Equipés de jerrycans cassés, troués, noirs de crasse, pataugeant dans la boue, des centaines de gens se relaient aux robinets de la rampe de distribution. Il est urgent de commencer nos activités.

JOUR 5

Ils sont plus d’une centaine ce matin à attendre devant le camp d’enregistrement du HCR. Les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Ils forment deux longues queues qui se terminent à quelques mètres du bureau de Bruno, responsable des lieux. Il vérifie s’ils sont nouveaux ou s’ils sont déjà enregistrés.

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Selon qu’ils soient nouveaux arrivants ou qu’ils soient déjà venus nous voir, je les dirige vers les bons services. S’ils ne sont pas enregistrés, nous leur demandons la taille de leur famille, le nombre d’enfants, estimons s’ils sont vulnérables, puis les envoyons vers nos bureaux d’enregistrement individuel au terme duquel ils se voient remettre leur carte de réfugiés qui leur donne droit aux rations de nourriture. En ce moment, ils sont 300 à 400 chaque jour à arriver ici. 45% sont des enfants de moins de 10 ans.

A l’intérieur du camp, Peter et Gwet, respectivement responsables de la promotion de l’hygiène et de la mobilisation des communautés finissent leurs derniers interviews. Venus pour démarrer nos activités, les deux membres de notre équipe de Leer, plus au sud, ont pour mission d’identifier la situation, les vulnérabilités et les besoins des familles réfugiées ici.

Ils sont installés dans la tente de Saïda Sadik, 38 ans. 25 personnes vivent dans ce regroupement de tentes. Une partie de sa famille est arrivée début juillet l’année dernière. Elle les a rejoints depuis seulement 27 jours.

Pour avoir de l’eau, il leur faut au moins deux heures et demie. Ils n’ont que deux jerrycans pour tout le campement. Il y a 5 enfants de moins de cinq ans. C’est une donnée importante ; puisqu’il s’agit des êtres les plus fragiles. 2 d’entre eux sont d’ailleurs malades en ce moment.

Elle me dit aussi qu’il y a trop de monde à l’hôpital.

JOUR 6

Bien plus nombreuses encore que les enfants, les mouches sont un véritable fléau. La faute aux nombreux excréments laissés à l’air libre. La raison est simple : il n’y pas assez de latrines dans le camp. Le tout est d’identifier les endroits qui en sont le plus dépourvus et de voir avec les communautés qui y vivent comment s’organiser pour les construire, où les installer et les entretenir. SOLIDARITES INTERNATIONAL interviendra dans les parties périphériques du camp, là où s’installent les nouveaux arrivants. Alertés par UNHCR qui avait reçu un appel au secours quant au manque de latrines au nord du camp, Opu & Gwet sont allés à la rencontre des représentants d’une des plus grandes communautés, celle des Angolo, qui compte pas moins de 12 798 personnes.

On parle d’au moins 40 latrines, explique Sandra qui ronge son frein en attendant le budget final. Nous emploierons des travailleurs pendant 20 jours pour creuser les fosses et monter les structures. Une opération qui nous permet aussi d’injecter du cash dans les familles.

Après une bonne demie-heure de marche, Opu rencontre 3 des représentants de la communauté. Assis sous un arbre, il s’entretient longuement avec eux.

Il est très important pour nous d’identifier le niveau de participation qu’on peut attendre d’eux, explique-t-il. Nous leur expliquons qui nous sommes, comment nous travaillons et comment ils vont agir avec nous. Les impliquer dès le début nous permet aussi de faire en sorte qu’ils se sentent partie prenante du projet, qu’ils soient responsables de sa bonne marche, puisqu’ils s’approprient les installations afin qu’ils soient attentifs à leur utilisation et à leur entretien. C’est également avec eux que nous allons identifier le nombre de latrines dont ils ont besoin, le lieu de leur installation, ainsi que les personnes qui vont participer à leur construction puis à leur bonne utilisation. Nous leur apportons les slabs (dalles en béton), les outils et les bâches plastiques. A eux d’aller chercher les éléments qui composeront la structure.

JOUR 7 : « L’humanitaire ne fait pas de discrimination »

Opu a réuni les promoteurs de l’hygiène qui ont été recrutés pour une matinée de préparation à leur nouveau travail :

Vous êtes maintenant des travailleurs humanitaires. Et l’humanitaire ne fait pas de discrimination. Peu importe votre religion, vos origines, votre idées politiques… Ici nous mettons tout cela de côté. Vous ne travaillez pas pour une communauté, pour vos proches, vos voisins, un parti, vos coreligionnaires. Nous sommes ici, vous êtes ici pour aider les gens, tous les gens. Pour améliorer leur accès à l’eau potable, à l’assainissement, à une hygiène digne et adaptée à cette situation qui est très problématique puisque l’on parle de 60 à 70 000 personnes. Je le répète, vous êtes ici, nous sommes tous là, pour aider les gens. Pour leur apporter de l’aide de façon indépendante, impartiale et égale. Nous ne pouvons pas tout faire. Nous avons des moyens limités. Mais nous nous attacherons à faire tout notre possible.

Derrière le camp du HCR, Peter a ouvert son bureau d’achat de gravier. Pour réhabiliter les plateformes des points d’eau, l’équipe a en effet décidé d’acheter des cailloux aux réfugiés. La nouvelle s’est répandue très vite. En moins d’une heure, 300 personnes font déjà la queue, assises sur leurs sacs de 40 à 50 kg.

Nous avons besoin de 6 tonnes de gravier, explique Opu, venu en soutien. Nous creuserons 30 cm sur une surface de près de 10 m² autour des points d’eau pour remplir de caillou puis de sable de façon à ce qu’il n’y ait plus d’eau stagnante.

Encore une fois, cette activité permet d’injecter un peu de liquidités.

J’ai ramassé les pierres assez loin d’ici. Avec les 35 pounds que je vais gagner, j’achèterai deux kg de sorgo et du sucre. De quoi compléter les rations alimentaires que nous allons chercher tous les 15 jours et qui ne nous permettent pas toujours de tenir deux semaines.

JOUR 8

Sandra est revenue à Juba. À cause du retard de son avion, elle a manqué de peu la dernière réunion avec le HCR. Elle rejoint notre base de coordination où elle guette impatiemment le retour de Fabienne qui doit arriver d’une minute à l’autre avec ce que nous attendons depuis une semaine maintenant : le budget qui sera finalement alloué à la mission. Celui qui dimensionnera toutes nos interventions à Yida.

La porte de la base s’ouvre. Fabienne arrive. Et notre chef de mission d’annoncer tout sourire que l’enveloppe dont nous disposons s’élève finalement à un million d’euros. A peine le temps de se réjouir, les voilà maintenant en train de reprendre une à une toutes les activités proposées par Sandra, ainsi que toutes les lignes du budget. Demain, Sandra pourra enfin envoyer notre programmation définitive à nos équipes et à nos bailleurs. Les commandes suivront, le recrutement, nos activités… menées, comme nous l’espérions tous, à plus grande échelle.

JOUR 9

Une autre nouvelle vient de tomber. Bien mauvaise celle-là. Une nouvelle maladie hydrique a fait son apparition dans le camp de Batil 1, où sont réfugiées 30 000 personnes. Trois cas ont été identifiés. Notre équipe d’urgence sur place, à pied d’œuvre depuis plusieurs semaines, doit maintenant organiser une réponse rapide pour parer à toute propagation d’une épidémie. Mais ça, c’est une autre histoire. Celle de Johanne, d’Andréa et d’Alex, rejoints demain par Sandra. Et des 110 000 personnes réfugiées du comté de Maban.

 

  • 12,3 millions d'habitants
  • 50,6% de taux de pauvreté
  • 169ème sur 187 pays pour l'Indice de Développement Humain
  • 226 000 personnes secourues