À l’âge de 28 ans, Joëlle Madragule est ingénieure en eau, hygiène et assainissement, et travaille chez SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en tant que cheffe d’équipe en République démocratique du Congo. Sur des terrains exigeants et parfois dangereux, elle œuvre pour améliorer l’accès à l’eau des communautés vulnérables. Dans le milieu encore largement masculin de l’ingénierie, elle a dû apprendre à se battre pour sa place et prouver sans relâche sa légitimité. À travers son parcours, Joëlle démontre que les métiers techniques ne sont pas une question de genre, mais de compétences et de détermination. Une voix forte, lucide et inspirante pour rappeler aux jeunes filles que l’ambition n’a pas de sexe et que les femmes ont toute leur place dans le secteur de l’humanitaire, sur le terrain, à la tête des équipes, et dans les prises de décision.
Tu es ingénieure en eau, hygiène et assainissement chez SOLIDARITÉS INTERNATIONAL depuis 2024. Comment tout a commencé ?
Après le lycée à Bukavu – capitale du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo -, j’ai intégré l’université de Goma pour étudier le génie civil. Nous étions environ 60 étudiants, dont seulement dix filles. Dans ma famille, on me voyait plutôt faire de la comptabilité. Mais moi, je voulais être sur le terrain, comprendre et construire.
Depuis toute petite, on me répétait que l’ingénierie n’était pas un domaine pour les femmes, que c’était trop technique. Malgré tout, j’ai persévéré. Après six années d’études, j’ai été diplômée, à 26 ans. C’était une victoire personnelle, mais aussi symbolique.
À quel moment as-tu trouvé ta voie dans l’humanitaire ?
Au départ, je voulais simplement devenir ingénieure. Je ne pensais pas forcément à l’humanitaire. C’est pendant mes études que je me suis passionnée pour le domaine de l’eau. Quand tu construis un ouvrage et que l’eau arrive enfin dans une communauté dans le besoin, tu vois immédiatement l’impact positif de ton travail : les gens sourient, te remercient, célèbrent la nouvelle infrastructure. Chaque expérience a renforcé ma conviction : ma place est là ; je veux mettre mon expertise aux services des gens.

Chez SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, tu occupes un poste à responsabilités sur le terrain. Quel est ton vécu en tant que femme ?
J’ai rejoint SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en octobre 2024 en tant que cheffe de chantier. Très vite, j’ai compris que mes compétences seraient constamment remises en question par mes collègues, non pas parce que je débutais, mais parce que je suis une femme. Ici, le terrain est exigeant : montagnes, charges lourdes, situations de crise… On attend de moi que je prouve sans cesse que je peux faire autant, voire plus, que mes collègues masculins. C’est fatigant, et cela induit un sentiment désagréable d’illégitimité.
Certains collègues insinuent même que j’ai été favorisée lors du recrutement, mais si j’ai obtenu ce poste, c’est uniquement grâce à mon parcours et à mes compétences ! Je suis très exigeante dans mon travail, j’aime la rigueur et la perfection. Ce que je mets sur le papier, je le réalise sur le terrain. Heureusement, mes supérieurs me soutiennent et rappellent régulièrement mon professionnalisme.
Qu’est-ce qui te rend la plus fière aujourd’hui ?
Les ouvrages réalisés. Quand je retourne dans un village et que les habitants me reconnaissent et me remercient pour l’accès aux sources d’eau ou pour les latrines et les douches construites, je sais pourquoi je fais ce métier. Je sais que je contribue à une démarche utile et durable, c’est ce que j’apprécie. J’aurais aimé avoir le temps de dire à mon père “j’ai eu raison de croire en moi.”
Quelles sont tes ambitions ?
J’aimerais évoluer vers un poste de responsable de programme. On voit encore très peu de femmes occuper ce type de poste dans les domaines techniques. Je veux continuer dans le secteur de l’humanitaire et encourager d’autres femmes à faire de même. Un jour, j’aimerais travailler à la coordination de projets, pour être force de proposition et mettre les femmes en avant, leur donner des opportunités, et leur permettre de prendre toute la place qu’elles méritent.
Quel message aimerais-tu transmettre aux jeunes filles ?
Je leur dirais d’arrêter de s’excuser d’avoir de l’ambition. Je leur conseillerais de choisir une orientation qui leur plaît vraiment, et je les encouragerais vivement à se tourner vers les domaines techniques, qui offrent de nombreuses opportunités. Les femmes ne doivent pas douter d’elles-mêmes, ni subir la réputation que d’autres veulent leur imposer.
Que représente SOLIDARITÉS INTERNATIONAL pour toi, et que souhaiterais-tu pour l’avenir de l’ONG ?
SOLIDARITÉS INTERNATIONAL est pour moi un véritable gage de qualité. Les ouvrages sont solides, pensés avec les communautés et réalisés avec rigueur. En tant qu’ONG, SOLIDARITÉS INTERNATIONAL permet d’accéder à des zones très reculées où les besoins sont immenses, c’est très motivant. Du plus profond de mon cœur, j’aimerais que SOLIDARITÉS INTERNATIONAL continue à promouvoir le travail des femmes, surtout dans les métiers techniques de l’eau, l’hygiène et l’assainissement. J’aimerais aussi que ma volonté de construire une famille ne soit pas un frein à ma carrière. Enfin, je souhaiterais retourner à l’université où j’ai étudié, pour dire aux étudiantes : vous n’êtes pas à votre place par piston ou discrimination positive, vous y êtes par légitimité et car vous le méritez !
Photos : © SOLIDARITÉS INTERNATIONAL
