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Syrie : de la couverture des besoins de base des populations à leur relèvement précoce

Publié le vendredi 13 mai 2022

Le projet Linking Emergency Assistance and Recovery in North Syria (LEARN) a débuté en octobre 2018 dans la région du nord-est de la Syrie. Ce projet entend répondre à certaines des conséquences majeures des crises qui ont touché le pays : guerre, pandémie de la covid-19, sécheresse extrême.  

À l’aide d’une approche multi-sectorielle, le projet LEARN entend permettre aux populations dans le besoin d’avoir un accès à un logement digne, à l’eau, à l’hygiène et à un système de santé de qualité. Il a été mis en place par un consortium de quatre ONG internationales et de deux organisations locales et est dirigé par SOLIDARITÉS INTERNATIONAL. 

La journaliste Marta Bellingreri est allée à la rencontre des populations accompagnées dans le cadre de ce projet afin d’en comprendre les impacts sur leur quotidien.

Lorsque Qatar s’assoit derrière la machine à coudre, pendant un instant, le monde entier disparaît. Seules ses mains, le tissu qu’elle tient, le bruit répétitif mais doux à ses oreilles de la machine à coudre l’entourent.

« Le sentiment est indescriptible », dit-elle en regardant sa dernière réalisation sur un mannequin taille enfant. « Je couds une robe, même si elle est petite, même si ce n’est pas une robe pour adulte, mais pour enfant. Oh, c’est une sensation incroyable, magnifique. Je me suis assise derrière une machine à coudre et j’ai cousu, j’ai appris et produit. C’est ce dont je n’aurais jamais rêvé. »

Un espace sécurisé pour les femmes et les filles

Qatar est une jeune femme de 26 ans originaire de Kisreh, une ville située dans la campagne à l’ouest de la province de Der Ezzor, dans le nord-est de la Syrie. Elle a découvert sa passion pour la couture au sein de l’espace sécurisé pour les femmes et les filles (Women and Girls Safe Space), où elle assiste à diverses sessions et activités éducatives, de sensibilisation et d’acquisition de compétences de vie, mais aussi de soutien psychosocial.

  • 20,7 millions d'habitants
  • 86% de taux de pauvreté
  • 151ème sur 189 pays pour l'Indice de Développement Humain
  • 2 191 000 personnes bénéficiaires

Les dix années de guerre en Syrie ont bouleversé sa vie, comme celle de millions de Syriens. Tout est devenu plus difficile lorsqu’elle a donné naissance à un enfant handicapé atteint d’atrophie cérébrale. À la même époque, son mari a été blessé à la main par un éclat d’obus, puis est devenu paralysé. Elle s’est sentie seule, déprimée et sans espoir. Mais elle se doit d’aller de l’avant. « La subsistance de ma famille repose sur mes épaules. Mon mari ne peut pas travailler, mon enfant a besoin de mon soutien. Je suis analphabète, je ne peux pas être employée, mais en cousant, je vois une opportunité future de travailler, depuis chez moi, sans laisser mon fils derrière moi… ». 

L’espace sécurisé pour les femmes et les filles, ouvert en 2019 par le LEARN, est devenu un refuge pour de nombreuses femmes comme Qatar. En plus de la couture, de nombreuses femmes et filles suivent également des cours d’informatique et de coiffure. Mais au cœur du Safe Space se trouve surtout le soutien que les femmes fournissent et reçoivent réciproquement. En d’autres termes : la protection. « Ils m’ont appris à me protéger. Ils m’ont appris comment faire face à la société quand je sors de chez moi. Comment me protéger, par moi-même. On ne peut être protégé que par soi-même », poursuit Qatar, assise au bord de la fontaine de la cour de l’espace sécurisé. Les plantes, les fleurs et les diverses décorations font que les femmes se sentent chez elles dans cet espace. « Les conseils des femmes [travaillant] dans l’espace sécurisé sur la façon de se protéger sont très bons. Notre société est différente de toutes les sociétés. Elle est figée. C’est difficile », conclut Qatar.

 

Hind Abdallah est la cheffe d’équipe du Safe space. Elle est originaire d’Hassaké et a déménagé avec sa famille à Kisreh pour y travailler. Les quatre organisations internationales qui travaillent au sein du consortium s’appuient sur leur expertise spécifique dans divers secteurs d’intervention humanitaire tels que la protection, la santé, les abris, l’assistance financière (cash) multiusage (MPCA) et les activités liées à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène (WASH). Grâce à ce mécanisme unique de coordination humanitaire, aux visions partagées entre les secteurs et à l’existence du consortium, le personnel d’Hind et des autres organisations est en mesure de travailler en étroite collaboration avec les autres équipes et dans les différents secteurs.

« Lorsque le centre sécurisé a été fondé, notre équipe est partie avec celle du service de santé pour parler du centre dans les différentes zones, dont celles en dehors de Kisreh par exemple dans les points de santé de Kobar, Harmoushyah, Hawiej, Zghayer. Nous avons également mis sur pied des unités mobiles », raconte Hind. Graduellement, des femmes de toute la région ont rejoint le centre. « Nous proposons des activités de sensibilisation sur divers sujets tels que le mariage précoce, l’importance de l’éducation des femmes et les droits des femmes. La région de Der Ezzor est très sensible ; nous devons donc être prudents lorsque nous abordons certains sujets afin d’éviter toute controverse », précise la cheffe d’équipe.   

Il en va de même pour l’assistante sociale Asala, qui travaille tous les jours à l’hôpital de Kisreh et qui fait la liaison entre les cas de santé et de protection. « Un jour, j’ai rencontré une jeune fille qui attendait d’être reçue par le gynécologue. Elle souffrait d’infections gynécologiques provoquées par un mariage précoce. J’ai commencé à lui parler ». Asala raconte qu’il a été facile de capter immédiatement l’attention de cette jeune fille : « elle était curieuse, et après quelque temps, elle est venue nous voir ». Le jour où elle est entrée dans la Caravane de protection à l’hôpital de Kisreh, où Asala l’a accueillie, elle a assisté aux séances portant sur le mariage précoce. « Au début, elle avait peur de parler. Au bout d’un moment, elle a réalisé qu’elle n’était pas la seule jeune fille mariée et elle a donc partagé son histoire. Depuis ce jour, elle n’a jamais cessé de venir et d’assister à de nouvelles sessions » se félicite l’assistante sociale. Cette dernière souligne également l’importance de faire le lien entre les cas de santé et le Women and Girls Safe Space Center : « Cette jeune fille de 14 ans était mariée au frère de sa meilleure amie. Elle pensait qu’elle aurait passé plus de temps avec sa meilleure amie et n’était pas vraiment consciente de ce qui allait se passer. Elle a été choquée de découvrir qu’elle devait coucher avec le frère de son amie. Une infection gynécologique peut en fait révéler une autre réalité ».

Réhabilitation et réparation des logements 

Suivant le cours de l’Euphrate qui sinue de Kisreh vers le nord, la ville de Raqqa porte les stigmates les plus cruels de la guerre, des bombardements et des déplacements. À première vue, les décombres semblent dominer la ville, mais dans la maison de Rama, l’espoir règne malgré tout.

« Ma maison a été occupée par des francs-tireurs (snipers) de Daesh. Quand je suis revenue, j’ai vu deux grands trous faits dans nos murs ; j’avais peur » nous confie Rama. Son mari a disparu en 2015. À l’époque, Daesh avait revendiqué Raqqa comme sa capitale. Rama est restée seule avec ses six enfants ; à un moment donné, elle a réussi à s’échapper de la ville et partir à la campagne. Quand elle retournée chez elle, il n’y avait pas de fenêtres, pas d’eau, pas d’électricité, et les portes étaient cassées. « Il était difficile d’imaginer que mes enfants allaient recommencer leur vie et aller à l’école tout en habitant dans cette maison », raconte cette mère de famille. Rama est l’une des personnes bénéficiaires du programme « Cash for Private Shelter » (financement des habitations/abris privés), et avec le soutien de Zahra, l’une des ingénieures de site du LEARN, elle a reconstruit et embelli sa maison petit à petit. « Les organisations sont venues m’aider à réhabiliter cette maison au bon moment ; et Zahra m’a appris quels étaient les meilleurs matériaux à obtenir, ainsi que leur prix juste. Nous sommes devenues comme des sœurs et les résultats sont . Hamdulillah, Dieu merci, j’ai énormément bénéficié de cette aide » conclut-elle

Le travail coopératif de Rama et Zahra sur le plan de la réhabilitation et la réparation des abris privés fait partie des concepts fondamentaux du consortium LEARN. Que ce soit lors de la préparation ou de la mise en œuvre, l’implication des personnes bénéficiaires dans le processus est synonyme d’autonomisation. Cela passe par des visites quotidiennes des équipes du LEARN, dans le but d’établir une relation et une compréhension mutuelle avec les personnes bénéficiaires, en particulier avec les femmes. « J’essaie toujours de faire en sorte que mon équipe comprenne à la fois des hommes et des femmes lorsqu’elle visite les maisons, afin que les femmes bénéficiaires soient interrogées sur leurs opinions et leurs besoins et se sentent plus actives dans le processus », explique Badria Musa, l’une des cheffes d’équipe Shelter (Abris) du LEARN. « La participation des femmes permet de renforcer leur caractère et leur permet également de se percevoir elles-mêmes comme plus puissantes dans la communauté. Cela fait partie de notre vision pour atténuer les effets de la guerre », poursuit-elle. La réhabilitation par le LEARN des maisons endommagées et des infrastructures publiques, comme les centres de santé, a permis aux gens de retourner chez eux et dans leur ville en toute sécurité. « Nous aussi avons été affectés par la guerre, tout comme les personnes bénéficiaires. Nous avons souffert du déplacement, alors nous comprenons très bien l’état d’esprit des gens que nous rencontrons… », ajoute Badria.

Les déplacements en Syrie sont apparus en même temps que la guerre et se poursuivent à chaque nouvelle attaque. C’est le cas de milliers de personnes originaires de Ras al-Ayn, Al-Areeshah et des villages situés à la frontière turque. Ces derniers ont été attaqués et envahis par des factions armées soutenues par la Turquie en 2019. Beaucoup de ces personnes vivent encore dans des camps ou dans d’anciennes écoles transformées en centres collectifs. « C’était une école auparavant. Nous n’avions pas accès à tous les services ; les femmes âgées ont particulièrement souffert de la situation », indique Manal. Mais Manal a surmonté sa souffrance physique et émotionnelle et son vécu du déplacement pour devenir la responsable communautaire du centre collectif de Tel Tamer. Elle est originaire d’Al-Areeshah et n’est pas retournée chez elle depuis octobre 2019. « Avant d’être déplacée, j’étais responsable de ma famille, soit huit personnes. Maintenant, je suis la responsable communautaire de vingt familles… cela signifie cent personnes ! », dit-elle en riant. 

Accès à l’eau potable et sensibilisation à l’hygiène et services de santé 

 Le Consortium LEARN a soutenu de nombreux centres collectifs, comme celui dans lequel vit Manal, des camps de déplacés, mais aussi des abris privés et publics, et ce avec des installations WASH (latrines et réseaux d’assainissement, réhabilitation des infrastructures d’eau), et des sessions de promotion à l’hygiène et de prévention de la covid-19.

« Nous venons de villages, de la campagne ; nous ne savions pas ce que signifie la prévention. Maintenant, nos enfants en sont conscients ; même lorsqu’ils vont au marché ou dans les magasins, ils utilisent des masques et se lavent toujours les mains. Ils savent comment se couvrir la bouche d’une certaine manière lorsqu’ils éternuent » explique Manal, en regardant les enfants qui se lavent les mains comme ils l’ont appris avec l’équipe WASH du LEARN. En outre, la fourniture d’énergie solaire a permis de garantir l’approvisionnement en eau (dont l’eau chaude) dans les camps, les centres collectifs mais aussi dans les structures publiques comme les hôpitaux. Le nettoyage des panneaux solaires, une responsabilité partagée par tous et toutes dans le centre collectif de Manal, a transformé ce service en un nouvel outil commun dont il faut prendre soin tous et toutes ensemble. « Nous avons appris à les faire fonctionner, à les entretenir ; ainsi nos réservoirs d’eau sont toujours pleins. C’est quelque chose que nous n’aurions pas pu imaginer lorsque nous sommes arrivés ici ; les bruits des bombes résonnent encore dans nos oreilles. C’est devenu notre mélodie quotidienne, mais nous avons une raison de travailler et d’espérer » déclare la responsable communautaire. Les installations WASH et les kits d’hygiène (un panier contenant du savon, du shampoing, des serviettes, du dentifrice et une brosse à dents, un bassin et un jerrican pour économiser l’eau) disponibles dans les camps ont fait une énorme différence, surtout pour les femmes qui ne pouvaient pas aller librement aux toilettes en plein air. Elles ont aussi contribué à économiser de l’argent, permettant de couvrir d’autres dépenses.

L’accès à l’eau potable et aux services de santé est au cœur de la mise en œuvre des projets du consortium LEARN dans le nord-est de la Syrie. Et c’est ainsi que la WASH, les abris et la santé qui pour sa part est liée à la protection, et par conséquent à l’assistance financière multiusage (MPCA) , forment une entité unifiée. À l’hôpital al-Hilal de Raqqa ainsi que dans le centre de soins de santé primaires de Menbij, qui ont tous deux fait l’objet de travaux de réfection, les familles et leurs enfants sont pris en charge par les médecins et les infirmières du LEARN. Le personnel du LEARN a souvent travaillé dans l’urgence au cours des dernières années et a été en mesure de construire un solide réseau de centres de soins de santé dans toute l’administration autonome du nord-est de la Syrie.

Malak est la cheffe d’équipe du centre de soins de santé primaires de Menbij. Son bureau ressemble à un jardin ; l’amour et le soin qu’elle prodigue à la petite jardinière pleine de verdure à côté de sa table sont reflétés dans toute la structure.

« Nous avons des cliniques dédiées aux hospitalisations, une clinique pédiatrique et une clinique pour les femmes. En outre, nous sommes équipés d’un laboratoire médical qui effectue toutes sortes d’analyses. Nous avons un service des urgences qui fonctionne 24 heures sur 24, en plus d’un service de sensibilisation à la santé consacré à la grossesse et plus récemment à la covid-19. Nous recevons environ 300 patients par jour, et mensuellement entre 5 000 et 6 000 » nous informe Malak. Les paroles de Malak reflètent son enthousiasme inébranlable vis-à-vis du travail qu’elle accomplit.

La population de Menbij (gouvernorat d’Alep) compte un million et demi d’habitants. La vaste majorité des personnes déplacées provient des autres provinces syriennes mais certain·es citoyen·nes de Menbij n’ont jamais quitté la ville, même pendant les heures les plus sombres sous le joug de Daesh et ils en subissent encore les conséquences psychologiques.

Uthayna amène son fils à une séance de soutien psychologique. « Il était timide, n’osait pas parler et ne saluait personne. Il était rongé par l’anxiété et la peur. Semaine après semaine, sa situation s’est améliorée », explique Uthayna. Muslimat est responsable du soutien psychologique et elle organise des séances de groupe pour les enfants, les femmes et les hommes. « Cela a été difficile d’expliquer ce en quoi consiste le soutien psychologique. Il y a souvent des idées fausses à ce sujet, et le service n’était pas disponible dans la région. Mais aujourd’hui, de plus en plus de personnes réclament ce service » raconte-elle dans sa salle aux murs colorés parsemée de marionnettes. Le fils d’Uthyana aime bien Muslimat. Ils ont un ami commun, Coco un personnage de dessin animé à travers lequel Muslimat parle aux enfants. « Les couleurs de la salle détendent les enfants qui souffrent de troubles post-traumatiques dus à la guerre. » Uthayna peut aussi respirer maintenant. Elle apprend à s’occuper de son fils à la maison et comment l’encourager à aller à l’école. « Je sais que beaucoup de gens viennent ici [au centre de soins de santé primaires] pour des visites pédiatriques suivant des symptômes de diarrhée, ou bien pour des visites gynécologiques en raison d’une infection, ou encore pour prendre des médicaments à la pharmacie. Pour beaucoup d’autres, comme mon fils et moi, le centre est une sorte de refuge contre tous les mauvais souvenirs, contre tout ce que nous avons traversé... » relate-t-elle. 

Huriye est sage-femme. Elle regrette de ne pas avoir pu aider les femmes qui ont accouché pendant la guerre à Raqqa. Elle courait d’une maison à l’autre mais ne pouvait pas couvrir tous les besoins. Elle a travaillé pendant un certain temps dans une clinique privée, consciente que la grande majorité des femmes de Raqqa n’étaient pas en mesure de se payer des services de santé privés. Aujourd’hui, de retour à l’hôpital al-Hilal, gratuit pour toutes les personnes bénéficiaires, elle aide les femmes à accoucher naturellement. Pendant la bataille de Raqqa, l’hôpital était l’un des derniers bastions de Daesh et il a connu des combats intenses. Sa réhabilitation aujourd’hui le rend symboliquement très important. La santé reproductive, ainsi que la santé primaire et la santé mentale, ont été dramatiquement affectées par la guerre. Les services de santé communautaires, des camps aux villes, en plus des centres de santé soutenus par le Consortium LEARN, ont développé un mécanisme de collaboration efficace. Cela est également dû aux principes de la coordination humanitaire, mis en œuvre par les ONG dans le nord-est de la Syrie en l’absence des principales agences des Nations unies. La pandémie de covid-19 a mis à mal la réponse sanitaire, mais la coordination humanitaire et les groupes de santé se sont avérés résilients et efficaces. Et malgré toutes les difficultés, de nouvelles vies continuent de voir le jour.

« Chaque fois qu’une femme accouche, qu’elle est en bonne santé et que le bébé est en bonne santé, c’est une belle journée », déclare Huriye à la fin de sa longue garde à l’hôpital. « Nous avons vécu dans des conditions difficiles. Nous essayons maintenant de faire de notre mieux. Et chaque fois qu’un bébé naît, c’est un moment extraordinaire. J’ai l’impression que l’univers renaît » se réjouit la sage-femme.

Marta Bellingreri

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