Témoignages
Entretien avec Alexis, ingénieur en ressources et gestion de l'eau à Adé
Alexis fait partie de l'équipe de SOLIDARITES à Adé depuis avril 2008. Il nous parle de son rôle au sein de l'équipe et de son engagement auprès de ses compatriotes.
Depuis combien de temps travailles-tu à SOLIDARITES, et qu'est-ce qui t'a motivé pour y travailler ?
Je travaille pour Solidarités depuis le 17 avril 2008. Les projets de Solidarités au Tchad me donnent l’opportunité de mettre à profit mes compétences au service de mes compatriotes les plus nécessiteux. Les ouvrages réalisés rassemblent des expatriés, des Tchadiens originaires de régions distinctes et des locaux. Ils transcendent les différends ethniques, religieux, culturels pour fournir de l’eau potable à tous. Travailler pour Solidarités me permet en outre de subvenir aux besoins de ma famille.
Quelle a été ton parcours avant de rejoindre SOLIDARITES ?
Je suis ingénieur en Ressources et Gestion de l’Eau. Ma formation est principalement technique, elle m’a valu de recevoir ce diplôme d’ingénieur. Avant Solidarités, j’étais très actif au sein d’associations sportives et éducatives dont les jeunes étaient les principaux bénéficiaires. J’ai réalisé par la suite plusieurs forages hydrauliques pour la société STH. Après mon stage, j’ai poursuivi dans cette voie en me lançant dans l’élaboration de réseaux d’irrigation et de châteaux d’eau.
Qu’apprécies-tu dans ton travail ?
J’apprécie chez Solidarités la démarche méthodique, la franche collaboration entre responsables et employés. L’exemple qui m’a le plus marqué est celui de Julien Racary, mon ancien responsable watsan, qui n’a eu de cesse de privilégier le dialogue et l’autonomie au sein des équipes afin de tirer le meilleur de chacun. Sa gestion des programmes visait à rendre les populations bénéficiaires actrices de leur propre développement afin de ne pas obérer l’initiative communautaire et tomber dans l’assistanat.
Est-ce que tu pourrais nous décrire une journée de travail, ainsi que ton rôle au sein de l'équipe ?
Une journée de travail à Adé est chaque jour un évènement, tout commence par la définition du planning des équipes puis la sortie du matériel du stock avant le départ des équipes sur les sites d’intervention. En concertation avec le responsable programme, j’oriente les chantiers des techniciens puits, les activités de sensibilisation des promoteurs à l’hygiène ainsi que les travaux de maintenance sur le réseau. Je m’occupe également des prospections en zones rurales au moyen d’une tarière qui nous permet de sonder la présence d’eau et qui constitue un préalable à la mise en œuvre des chantiers. Une supervision quotidienne me permet de suivre l’avancement des activités et la qualité du travail fourni, il faut être capable de prioriser selon l’urgence de la situation. Je joue en quelque sorte le rôle de facilitateur pour les équipes et d’intermédiaire entre ces dernières et mon responsable hiérarchique.
L’analyse de l’eau est un long processus, qu’elle soit microbiologique ou physico-chimique, elle a pour objectif de déterminer sa qualité en vue d’une consommation ou de tout autre usage domestique (cuisine, hygiène corporelle, nettoyage…). Nous réalisons à ces fins des relevés mensuels. Sur le terrain, nous nous intéressons par exemple à la microbiologie, c'est-à-dire à la détermination des coliformes thermo tolérants (CTh) qui sont des microorganismes généralement pathogènes. La technique de filtration sur membrane (ref : kit wagtech) d’un échantillon prélevé sur un site bien déterminé, incubant pendant 24 h à 44°c, permet de déterminer si cette eau est consommable ou si elle nécessite un traitement spécifique. Concernant l’aspect physico-chimique, nous parvenons par la méthode de comparaison colorimétrique a déterminé l’indice ou la présence dans une eau de certains éléments chimiques potentiellement dangereux (fluorures, nitrates, arsenic) pour la santé. Certains éléments tels que le fer ou le manganèse ne sont pas nuisibles mais peuvent par contre changer la couleur de l’eau. Nos analyses offrent la possibilité de rassurer la population sur l’usage de cette eau.
Peux-tu nous parler de tes conditions de travail au quotidien ? Est-ce que tu rencontre des difficultés ?
Le contexte sécuritaire est particulièrement volatile et mouvant sur Adé, les rumeurs d’infiltrations rebelles sont monnaie courante depuis l’attaque de février 2008. La forte présence militaire ne facilite pas la tâche de nos équipes quant à la gestion des points d’eau, le partage avec les populations civiles n’est pas toujours de rigueur, maintes dégradations sont à mettre à l’actif des militaires. Les femmes et les enfants, principaux collecteurs d’eau, font les frais de ces dérives et attendent parfois plusieurs heures avant de pouvoir remplir leurs jarres.
Nous poursuivons par ailleurs nos activités de construction de puits, de distribution de filtres et de promotion à l’hygiène dans les zones rurales. Les populations de ces zones sont confrontées à des actes de pillage, de vols de bétail et d’agressions près des wadis. Les nomades sont les boucs émissaires attitrés, cependant d’autres acteurs tels que les coupeurs de route troublent la tranquillité de ces villages. Ils rackettent les populations revenant des marchés environnants, la porosité et la proximité de la frontière rendent leur fuite aisée.
Aurais-tu des anecdotes ou des histoires marquantes que tu souhaites partager avec nous ?
En 1979, je n’étais alors qu’un enfant quand ma famille a dû fuir le Tchad à cause de l’agitation politique et sociale qui frappait le pays à cette époque. Il y a 1 an de cela, pendant les affrontements de février, j’ai revécu ce drame du déplacement vers le Cameroun voisin (Kousserie, Maltam) avec ma petite famille.
Une autre anecdote me vient à l’esprit à présent, elle concerne l’un de nos manœuvres puits, Issakh Hamid, qui, lors d’un sondage sur le site abritant aujourd’hui le puits Solidarités au sud d’Adé, nous a raconté les événements qui l’ont poussé à quitter son village d’origine, Koloy, en 2006. Les Janjaweeds ont fait incursion dans son village, ils ont incendié les cases afin de contraindre les habitants à en sortir, puis ils ont tiré sur ces derniers, qui, aveuglés par l’épaisse fumée qui s’était créée, étaient à la merci des balles qui sifflaient. Parmi eux, quelques uns sont parvenus à s’enfuir vers Adé, ils ont malheureusement dû tout laisser derrière eux (sacs de récoltes, arbres fruitiers, bétail…) Les souvenirs demeurent ancrés dans la mémoire d’Issakh qui, 2 ans après les faits, voit toujours une vive émotion s’emparer de lui dès lors qu’il évoque ces événements qui ont changé à jamais le fil de son existence et celle de sa famille.
mise à jour : avril 2009
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