Entretien avec Thomas Hugonnier
Thomas Hugonnier dirige la mission de SOLIDARITES
en Afghanistan. Il était au siège de SOLIDARITES pour
un entretien :
Ton
profil en quelques mots (études, formation, expérience
associatives ou humanitaires, parcours professionnel...)
« J'ai fait des études de juriste, puis une
maîtrise de droit au Mexique. J'ai ensuite travaillé
quelques mois à la Commission Mexicaine des Droits de l'Homme
sur la problématique du Chiapas. J'ai ensuite décidé
de m'engager sur la voix de l'humanitaire et ai suivi le DESS d'aide
humanitaire d'urgence à Aix en Provence. Je suis rentré
chez SOLIDARITES en 2002 et je ne l'ai jamais quittée !
J'ai d'abord travaillé en tant qu'assistant DESK Afghanistan
et Balkans au siège, puis j'ai effectué deux missions
courtes. La première sur l'ouverture de la mission en Irak
en Avril 2003 où j'étais responsable des distributions
d'urgence. La seconde était en Côte d'Ivoire où
j'ai travaillé en tant que responsable de base pendant quatre
mois. J'ai ensuite exercé deux années en République
Démocratique du Congo. D'abord, au nord du Katanga, comme
Responsable de base, puis à Goma, en tant que Coordinateur
du projet d'urgence RRM (Mécanisme de Réponse Rapide).
Je travaille aujourd'hui en Afghanistan, depuis Août 2006.»
Quel est ton poste et ton lieu d'affectation ? En
quoi consiste-t-il ?
« Je suis à Kaboul, en tant que chef
de mission. Cela consiste tout d'abord à assurer le bon fonctionnement
de la mission au jour le jour, par la supervision des activités
mise en œuvre et la coordination des équipes. Ensuite, il
s'agit de fixer des objectifs d'intervention (via l'exercice de
la programmation annuelle) et de les adapter à l'évolution
du contexte humanitaire. La détermination d'une stratégie,
d'un cap, en concertation avec l'ensemble de l'équipe, est
primordiale. La représentation externe et la recherche de
financement constituent également une part importante de
mon poste, dans un contexte de crise complexe, où les bailleurs
de développement côtoient ceux de l'urgence. SOLIDARITES
est présente en Afghanistan depuis plus de 25 ans, et est
reconnue pour son engagement par les communautés locales
auprès desquelles nous intervenons. Cependant, c'est un pays
en pleine transition, où sont présents un grand nombre
d'acteurs internationaux. Il est donc primordial aujourd'hui de
maintenir une communication forte – tant à Kabul que dans
les provinces – afin de faire connaître la spécificité
de notre engagement humanitaire à la population Afghane.»
Peux-tu nous décrire la situation humanitaire que
tu as découverte en arrivant ?
« L'année 2006 aura été
l'année la plus meurtrière (civils et militaires)
depuis la chute des taliban. Nous remarquons une nette recrudescence
de l'insécurité, et l'expansion des zones de non-gouvernance
dans le Sud du pays qui correspondent aujourd'hui à la carte
de la production de l'opium (augmentation de plus de 40% entre 2005
et 2006). L'insurrection n'est plus le fait exclusif des taliban.
Les groupes d'opposition armés revêtent des motivations
et des objectifs divers, compliquant encore la stabilisation sécuritaire
et politique du pays. Les premières victimes sont les populations
civiles subissant les combats menés par l'Armée Nationale
Afghane et l'OTAN contre les groupes d'insurgés. L'espace
humanitaire diminue et nombre d'ONG ont du réduire ou stopper
les activités d'assistance conduites dans les Provinces de
Kandahar, Helmand ou Nemroz. Dans le Nord du pays, les projets de
développement sont amorcés et intègrent les
politiques ministérielles Afghanes. L'amélioration
de la situation humanitaire est cependant toute relative. Les zones
montagneuses du centre du pays – le Hazarajat – a subit l'été
dernier une nouvelle sécheresse. L'impact négatif
sur la sécurité alimentaire des ménages a été
immédiat.»
En quelques mots, qu'avons-nous faits pour y répondre ?
(les programmes, actions de SOLIDARITES)
« Dans cette situation humanitaire complexe,
SOLIDARITES intervient à plusieurs niveaux. Tout d'abord,
par le renforcement de la sécurité alimentaire dans
les zones rurales et montagneuses des provinces de Bamyan et de
Samangan. SOLIDARITES répond également à la
problématique grandissante de l'accès à l'eau
et à l'assainissement dans la mégalopole qu'est devenue
Kabul sous l'afflux du retour des populations déplacées
et de l'exode rural continu. Ensuite SOLIDARITES participe à
la mise en œuvre d'un projet intitulé « Programme
de Solidarité National » dans la Province de Samangan
visant à renforcer les capacités de gestion de projets
de développement communautaire. Enfin, SOLIDARITES répond
à l'urgence alimentaire engendrée par la sécheresse
dans le District de Roy-e-Doab (Province de Samangan) par un projet
de déneigement / réhabilitation de route impliquant
1800 chefs de foyers vulnérables. L'argent que ces derniers
reçoivent pour leur travail leur permet de couvrir les besoins
en nourriture pendant l'hiver et la période de soudure agricole. »
SOLIDARITES est impliqué pour la 2 ème année
dans le Programme National de Solidarité poursuit son projet
de Solidarité Nationale dans la Province Samangan. Peux-tu
nous en dire plus sur l'avancée de ce programme et sur les
nouvelles mesures prises pour 2007 ?
« Le NSP (National Solidarity Program) vise
à renforcer les capacités de développement
rural des communautés villageoises. Ce projet couvre l'ensemble
des districts de l'Afghanistan, à l'exception de certaines
zones du Sud où l'insécurité a entrainé
la suspension des activités. Débuté en 2003
pour les premiers districts, SOLIDARITES a quant à elle intégré
le NSP en Septembre 2005 sur le District de Roy-e-Doab. Le projet
se décompose en deux temps : 1/ la tenue d'élections
de Conseils de Développement Communautaire (CDC) représentant
l'ensemble de la population (67 CDC élus en 2006 dans le
district de Roy-e-Doab) ; 2/ l'accompagnement des CDC dans
l'identification des besoins et le design de projets communautaires,
puis leur réalisation (construction de pont, réhabilitation
de route, puits, mini turbine hydro-électrique afin d'approvisionner
un village en électricité, etc.). L'année 2007
sera dédiée à la phase de réalisation
des ouvrages. Les CDC s'inscrivent dans la politique nationale de
développement rural conduite par le Ministère du Développement
Rural. Ce dernier est le référent direct de l'ensemble
des ONG (45) impliquées dans le NSP. »
Cette année, SOLIDARITES a poursuivi ses programmes
concernant l'accès à l'eau potable et l'assainissement.
Peux-tu nous éclairer sur ces programmes ? Combien de
personnes en bénéficient actuellement ?
« Depuis février 2005, SOLIDARITES a
relancé les activités « Eau & Assainissement »
dans la ville de Kabul. Ce projet vise à améliorer
l'accès à l'eau et l'assainissement des habitants
du District 13 de Kabul (plus de 41 000 bénéficiaires).
Cette zone urbaine en périphérie de la capitale connait
une expansion démographique considérable du fait du
retour des populations déplacées, de 2002 à
2006. Concrètement, nous avons construit dans ce district
111 puits à pompe manuelle, et 333 latrines familiales ont
été réhabilitées. Ce sont des latrines
de « démonstration », dont l'objectif
à moyen terme est leur duplication par la population elle-même.
En parallèle, SOLIDARITES a mis en place un système
de ramassage des déchets en collaboration avec les autorités
municipales. Le District 13 est aujourd'hui responsable de ce bon
fonctionnement. Enfin, et parce que bon nombre de maladies touchant
les plus jeunes sont liées à une méconnaissance
des pratiques d'hygiène de base, des campagnes et sessions
de sensibilisation à ces problématiques sont tenues
dans l'ensemble du District. Ce projet de 12 mois s'achèvera
fin Mars 2007.»
A Kaboul, comment rendre l'accès à l'eau
possible, alors que la population ne cesse d'augmenter ?
« Le Gouvernement Afghan est conscient de l'enjeu
majeur que représente l'expansion démographique de
la Capitale, bien que les moyens dont il dispose pour y répondre
demeurent très limités. La nappe phréatique
est de plus en plus polluée et son niveau reste faible. Les
conditions dramatiques d'assainissement dans certains quartiers
de la capitale font craindre, chaque été des épidémies
de choléra. Le Ministère de l'Eau et de l'Energie
et le Ministère de l'Urbanisme tentent de mettre en place
des stratégies durables de réponse aux problématiques
de l'accès à l'eau et à l'assainissement, supportés
par les fonds d'aide au développement de la communauté
internationale. Dans le même temps, il est pour SOLIDARITES
indispensable de répondre aux besoins les plus urgents, afin
d'enrayer l'incidence des maladies hydriques touchant les plus vulnérables :
les enfants et les personnes âgées. C'est dans ce sens
que SOLIDARITES souhaite poursuivre son assistance en 2007, tout
en renforçant l'implication de la municipalité, élément
indispensable à la pérennité des activités
mises en place.»
Quels sont les compétences des locaux dans le domaine
de l'eau ?
« A Kaboul, nous travaillons avec des ingénieurs
afghans très compétents, et fidèles à
l'action de SOLIDARITES. Ils constituent la clef de la réussite
de nos projets, tant en terme de diagnostic technique des problématiques
« Eau & Assainissement » que de collaboration
avec les autorités ministérielles et municipales.
des politiques afghafidèles à notre action. Concernant
les campagnes de sensibilisation aux bonnes pratiques d'hygiène,
la moitié de nos travailleurs locaux sont des femmes. Leur
rôle est indispensable en cela qu'il permet d'avoir accès
aux foyers, et donc de communiquer avec les femmes et les enfants.»
Comment les programmes de SOLIDARITES ont-ils été
perçu par la population locale ?
« Bien que le nombre d'acteurs humanitaires
ait considérablement augmenté depuis 2001, il est
indéniable que SOLIDARITES est reconnue pour la qualité
de son action et la spécificité de son engagement
humanitaire. Nous travaillons dans certaines zones depuis plus de
10 ans, et la population se souvient que nous étions déjà
à leur côté pendant l'invasion soviétique
puis sous le régime des taliban. Dans un contexte ambigu
où les nouvelles autorités afghanes accusent trop
souvent les acteurs humanitaires de profiter de l'aide au développement
– ces derniers renvoyant des critiques sur les thèmes de
la corruption et de l'incompétence – il est indispensable
de développer une collaboration étroite et constructive
avec les Ministères Afghans. Nous tentons icide se positionner
en support, tout en conservant notre indépendance quant au
diagnostic et à la réponse aux crises humanitaires
(ex : réponse d'urgence à la sécheresse).
La crédibilité de SOLIDARITES est également
renforcée par le fait que nous intervenons dans des zones
rurales très isolées, vulnérables et oubliées
par les stratégies de développement nationales (ex :
District de Roy-e-Doab).»
D'une manière générale, qu'elles ont
été les difficultés rencontrées lors
de la mise en œuvre de ces projets ?
« SOLIDARITES intervient dans des zones où
la stabilité sécuritaire relative permet de mener
à bien nos actions. Une tentative d'intervention humanitaire
dans le Sud du pays (Province de Paktika) a cependant échoué
en février 2006 à cause de l'insécurité
grandissante. A l'échelle du pays, la réduction de
« l'espace humanitaire » constitue une préoccupation
majeure pour SOLIDARITES. »
Et la suite pour 2007 ?
« Tous les scenari s'accordent sur une dégradation
des conditions sécuritaires à partir du printemps
2007. Cinq ans après la chûtes des taliban, les fonds
internationaux dédiés à l'aide humanitaire
sont en réduction constante, au profit de la mise en œuvre
de projets de développement. Encore faut-il que les pré-requis
sécuritaires et socio-économiques soient atteints.
Dans ce contexte, en 2007, SOLIDARITES continuera à renforcer
la sécurité alimentaire des populations dans les zones
stables tout en s'efforçant de répondre à l'apparition
de crises humanitaires. Nous demeurerons également impliqués
dans le NSP (National Solidarity Program) ainsi que dans le domaine
de « l'Eau & Assainissement » dans la
ville de Kaboul.
L'année 2007 sera également marquée par la
mise en place d'un partenariat avec une ONG de développement
(Helvetas) dans le domaine de la sécurité alimentaire
(Province de Samangan). Solidarités continuera à renforcer
les moyens de production animale alors que Helvetas concentrera
ses efforts sur le développement d'une filière commerciale
visant à la vente des produits issus de l'élevage
(fromage, laine, etc.). Ce partenariat illustre l'objectif que s'est
fixée SOLIDARITES depuis déjà plusieurs année
d'améliorer l'impact de nos projets par la mise en place
de stratégies de désengagement liant l'urgence et
la réhabilitation au développement. »
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