Entretien avec Clément Bourse
Clément Bourse, Chef de Mission en Afghanistan, de passage
au siège à Paris pour la semaine des Chefs de mission
le 14 juin 2006
1.
Quel est ton parcours professionnel et humanitaire ?
J'ai une formation scientifique,
un diplôme d'école d'ingénieur agricole que
j'ai passé à Toulouse et durant lequel j'ai effectué
divers stages à l'étranger en Guyane, en Mauritanie
et au Mexique, ce qui m'a donné l'envie de travailler dans
le développement à l'international. J'ai d'abord eu
une expérience dans le consulting où je produisais
des études pour la filière agricole. J'ai également
travaillé pour l'ambassade de France au Nicaragua où
j'étais chargé de coopération sur des problématiques
humanitaires de ce pays en développement. J'ai donc eu envie
de me lancer dans un parcours humanitaire, de participer sur le
terrain à la vie d'une ONG. Chez SOLIDARITES, j'ai commencé
par un an à la coordination de programmes agricoles Afghanistan
à Kaboul de juillet 2004 à juillet 2005. Je suis devenu
ensuite Chef de Mission.
2. Quelle est la situation humanitaire
aujourd'hui en Afghanistan alors que, d'une part, on y engage des
programmes de post-urgence type « développement »
et que, d'autre part, le Programme Alimentaire Mondial des Nations
Unies affirme qu'une aide alimentaire reste nécessaire pour
3,5 millions d'Afghans ?
L'important est d'être sur les deux fronts.
Notre métier principal est notre capacité de réponse
à l'urgence. Nous effectuons d'ailleurs toujours des évaluations
en Afghanistan, notamment dans le sud-est du pays, qui correspondent
à des situations d'urgence. L'urgence est toujours notre
objectif.
Nous avons connu cette phase de transition entre l'urgence
et le développement sur la zone de Bamyan ; lorsque
cette évolution doit se faire et que les acteurs locaux n'ont
pas la capacité de la mettre en œuvre, il est normal qu'on
l'accompagne. Nous avons donc des activités qui relèvent
du développement dans ces zones rurales ; elles tournent
essentiellement autour du développement agricole à
moyen terme. Mais on ne peut pas dire qu'il s'agit de développement
à proprement parler.
A Kaboul, nos programmes d'eau et assainissement répondent
clairement à des problématiques d'urgence, notamment
dans la prévention des épidémies telles que
le choléra.
3. On observe actuellement en Afghanistan
une multiplication des incidents sécuritaires. Comment est
gérée cette question par les équipes de SOLIDARITES ?
Le Chef de Mission est responsable de la gestion de
la sécurité sur sa mission. On reçoit toute
sorte d'informations des ONG spécialisées sur ces
questions, de l'ONU, de la presse, des journalistes et bien sûr
de la part des Afghans qui travaillent pour nous sur le terrain.
En ce qui nous concerne, une grosse partie des activités
se trouve dans la région de Bamyan qui est très calme,
on n'y rencontre pas de problème sécuritaire si ce
n'est sur la route. Nous avons d'ailleurs établi nombre d'itinéraires
bis pour nous rendre de Kaboul à Bamyan. A Kaboul, la situation
est différente. Pourtant, avant les récents événements
dans la capitale, la situation était plutôt calme.
Il s'agit tout de même au quotidien d'être le moins
exposé possible tout en pouvant travailler. Il faut faire
en sorte que notre activité reste compatible avec un quotidien
vivable.
4.
A propos des programmes d'accès à l'eau et d'assainissement
à Kaboul, peux-tu nous résumer les problématiques
et les solutions que SOLIDARITES y apporte ?
Depuis la chute du régime taliban, les populations
réfugiées au Pakistan et en Iran sont revenues, et
beaucoup ont rejoint la capitale afghane. S'y ajoutent les paysans
qui tentent de fuir la misère des campagnes où l'insécurité
alimentaire sévit. Kaboul se transforme en ville champignon
et les ressources disponibles s'épuisent rapidement ;
la problématique de l'accès à l'eau potable
est d'autant plus importante que les ressources sont limitées.
Concrètement, les populations sont confrontées
à des problèmes d'accès à l'eau potable
et aux maladies hydriques. Plus globalement, la ville souffre d'un
manque de réseaux d'eau (pas assez étendus) ou de
réseaux vétustes à réhabiliter. SOLIDARITES
a beaucoup travaillé sur cette question entre 1995 et 2000
sous le régime taliban. L'association avait alors mis en
place un gros département « eau et assainissement »
à Kaboul, jusqu'en 2000. Avec la chute du régime taliban
et le retour des populations réfugiées, nous avons
réouvert le département afin de réhabiliter
les réseaux d'eau en mauvais état et de creuser des
puits dans les zones périphériques où s'entassent
ces populations de « retournés», sans oublier
nos programmes d'éducation à l'hygiène.
Pour réaliser ces actions, la méthode
de SOLIDARITES est d'impliquer au maximum les autorités locales
et des communautés. En effet, nous encourageons les communautés
à se constituer en comités de l'eau chargés
de la gestion et de l'entretien des structures créées
et rénovées afin d'en assurer la pérennité
même après notre départ. La viabilité
de ce système se fait par l'instauration de cotisations locales :
on fait payer le service de l'eau afin d'en assurer un entretien
correct.
Par le passé, comme je l'ai déjà
dit, SOLIDARITES a fourni un très gros travail dans le domaine
de l'eau. Nous sommes donc très connus et reconnus pour ça
à Kaboul, ce qui est clairement un atout dans notre collaboration
avec les communautés et autorités locales. L'important
toutefois est de ne pas vivre sur nos réussites passées
et de poursuivre notre action au mieux.
5. Des évaluations ont eu lieu en
2006. A quand l'ouverture de nouveaux programmes en Afghanistan ?
La question de la sécurité peut-elle les remettre
en cause ?
Malgré une évaluation en début
d'année dans la zone de Paktia, le programme ne pourra être
ouvert en 2006, mais tout reste possible pour 2007. Les besoins
de cette zone rurale concernent l'accès à l'eau potable
et l'assainissement, la reconstruction d'habitats et un début
de relance agricole, comme nous l'avons fait dans la zone de Bamyan
il y a dix ans. La sécurité peut poser certains problèmes.
Nous avons déjà initié des contacts avec les
communautés locales mais ceux-ci restent compliqués.
Le contexte est dur car cette zone a connu une histoire très
marquante liée à la guerre d'Afghanistan et possède
peu de ressources.
6.
Sur deux ans passés en Afghanistan, dont un en tant que Chef
de Mission, quel est ton bilan de l'action de SOLIDARITES ?
Personnellement, l'Afghanistan a été
une expérience très enrichissante et positive que
je recommencerais avec plaisir s'il fallait signer demain. La mission
SOLIDARITES s'est encore consolidée à travers un excellent
travail d'équipe. Une bonne direction a été
prise en matière de programmes d'accès à l'eau
et l'assainissement, de développement rural et communautaire,
de communication, de consistance des programmes et des ressources
humaines.
La mission tient vraiment bien la route. Il nous faut
continuer dans ce sens et vers un renforcement de nos activités.
SOLIDARITES est présente en Afghanistan depuis
25 ans, ce qui est une force. C'est le premier argument que je fais
valoir lorsque je rencontre un bailleur de fonds ou quand je dois
parler de notre action aux communautés locales. Récemment,
alors que je faisais visiter nos programmes en cours dans la périphérie
de Kaboul aux envoyés de la Commission Européenne
, nous avons croisé dans un chemin de terre un très
jeune enfant qui buvait l'eau d'une flaque à l'aide d'un
bouchon. L'image m'a saisi et m'a rappelé les problématiques
que les missions de SOLIDARITES rencontrent également dans
les pays d'Afrique. Le but est donc de ne jamais nous reposer sur
nos lauriers et de persévérer dans cette aide que
nous apportons à la population afghane car les besoins restent
omniprésents. |