Témoignage Jehad Abu Hassan
Temoignage de Jehad Abu Hassan, Chef de mission
au Sud Soudan
Peux-tu nous retracer ton parcours personnel,
ton histoire…quand est né ton engagement humanitaire?
Essayons
d'être concis et synthétique …Il faut dire que j'ai
un parcours personnel plutôt atypique, je n'ai pas réellement
choisi de travailler dans l'humanitaire, aussi étrange que
cela puisse paraître, c'est arrivé comme ça,
de façon spontanée!
Le plus simple pour comprendre serait de commencer
par vous décrire mon enfance. Je suis né dans un camp
de réfugiés à Gaza en Palestine, « Le
camp de la plage »…on aurait dit le nom d'une station
balnéaire ! Et pourtant des familles entières
y vivent ou du moins survivent parfois même sur plusieurs
générations… De toute façon à Gaza,
il est difficile de différencier les villes des camps car
tout ressemble à des camps, 75% de la population sont réfugiés…
Mon engagement humanitaire remonte à cette
époque, c'est-à-dire dès mon enfance. Sur le
camp, j'ai du apprendre très tôt à me débrouiller
seul, à réaliser certaines choses par moi-même…En
d'autres termes, je me suis pris en main.
J'ai donc débuté en tant que bénévole
un peu naturellement, en aidant par exemple les ONG sur place à
distribuer des rations alimentaires provenant généralement
de l'UNRWA (Association Internationale d'Assistance des Nations
Unies). Depuis cet engagement altruiste ne m'a pas quitté.
J'ai orienté mes études dans la gestion de l'action
humanitaire et j'ai réalisé la plupart de mes expériences
professionnelles dans le secteur des ONG ou des institutions à
vocation sociale.
A ce propos, quelle est ta formation universitaire et que faisais-tu
avant de travailler avec SOLIDARITES ?
Malgré les difficultés à Gaza où certains
sont contraints de travailler plutôt que suivre les études,
j'ai eu la chance d'être scolarisé. Une fois mon baccalauréat
obtenu, j'ai appris pendant deux ans le français au Centre
Culturel Français en Palestine et je suis parti étudier
en France grâce à l'obtention d'une bourse octroyée
par le gouvernement français.
Arriver dans un pays comme la France lorsqu'on n'a connu que l'occupation
et les camps de réfugiés, c'est un vrai choc, c'est
comme une deuxième naissance. Il faut se créer de
nouveaux repères, apprendre et s'adapter à une culture
complètement différente, s'intégrer… Cela n'a
pas toujours été facile, mais grâce à
mes études (BTS Horticulture), j'ai pu rencontrer et créer
des liens avec mes camarades de classe relativement vite …
J'ai continué de me former en enchaînant suite à
mon BTS sur une licence et maitrise Langue Etrangère Appliquée
et ensuite sur un double DESS entre 1998 et 2000 « Mutation
structurelle et économie du développement »
& « Intervention humanitaire, action du développement ».
Lors de ces années d'études, j'ai réalisé
plusieurs stages notamment un auprès d'une ONG française
à Gaza, « Enfants Réfugiés du Monde »
et un autre au sein de l'Institut Canaan de Pédagogie Nouvelle
soutenu par les CEMEA (centres d'entraînement aux méthodes
d'éducation active).
Fraichement diplômé et ne sachant pas encore exactement
ce que je voulais faire ni où je voulais le faire, j'ai réalisé
plusieurs petits boulots en étant parallèlement
bénévole pour les CEMEA. Mon projet professionnel
s'affinait d'année en année et gagnait en maturité.
Je savais désormais que je souhaitais travailler dans l'urgence
humanitaire.
C'est environ à cette période (2001) que j'ai entendu
parler de SOLIDARITES, par l'intermédiaire de Patrice Chataigner
responsable du desk Urgence à Solidarités. Il recherchait
une personne compétente pour évaluer la pertinence
d'une ouverture de missions en PALESTINE.
Quand as-tu rejoins SOL et pour quelle position, était-ce
pour l'ouverture d'une mission en Palestine ?
Pas du tout ! Certes lorsque j'ai découvert
le travail de SOLIDARITES, ils parlaient d'ouvrir une mission en
Palestine mais finalement on m'a recruté sur un autre poste !
Concrètement, j'ai rejoint l'équipe
en Mai 2003 pour un poste de responsable des programmes « sécurité
alimentaire » à Muramvya, au BURUNDI. Mon rôle
consistait à gérer et organiser la distribution de
denrées alimentaires et l'appui technique en lien direct
avec les populations locales. (Appui aux groupements agricoles)
Cette mission fût prolongée, le poste
et les responsabilités ont évolué et finalement
je me suis vu confier l'ouverture d'une base opérationnelle,
toujours au BURUNDI mais dans une autre région plus au nord,
à Cankuzo , d'où seront pilotés nos projets
eau & assainissement et la sécurité alimentaire.
Mes missions principales consistaient à consolider le programme
sur le terrain, à coordonner nos actions avec les bailleurs
et finalement à mettre en place les activités.
Une fois la mission terminée en 2005, SOLIDARITES
m'a proposé un autre poste, au Sud Darfour, en tant que coordinateur
régional. J'ai accepté et je suis resté sept
mois avant d'être promu Directeur des programmes. Je tiens
d'ailleurs à préciser que sur chaque poste que j'ai
occupé au sein de SOLIDARITES, j'ai toujours pu évoluer
dans mes fonctions.
Actuellement tu es chef de mission au sud Soudan,
Malakal, peux-tu nous situer le contexte géopolitique
lors de ton arrivée et les problématiques humanitaires
qui en découlent ?
L'intervention de SOLIDARITES dans cette région
répond aux besoins liés à la problématique
humanitaire du retour des déplacés et réfugiés
au Sud Soudan depuis la signature des accords de paix en janvier
2005 entre le Gouvernement de Khartoum et les rebelles du SPLM/A.
En effet, au cours de deux décennies de guerre, 4 millions
de Sud-Soudanais ont été déplacés et
plus de 500 000 se sont réfugiés dans les pays voisins
(Centrafrique, RDC, Ouganda, Kenya, Ethiopie).
La stabilisation du processus de paix a donc entrainé
un processus de retour de la population déplacée.
Malakal étant la capitale de l'état du Haut-Nil, elle
fait face à une forte pression démographique qui vient
aggraver les conditions sanitaires déplorables : les
ressources de la ville sont faibles et surexploitées. Les
crises alimentaires sont chroniques et les maladies hydriques en
augmentation (taux de morbidité de 37% sur le nombre total
de consultations).
Ce qui m'a le plus frappé lors de mon arrivée
fût le manque évident d'eau potable, d'assainissement
et d'hygiène. Le réseau urbain ne couvre que 60% des
besoins de la populations, les autres (particulièrement les
femmes et les enfants) sont obligés de parcourir plusieurs
kilomètres quotidiennement jusqu'au Nil pour accéder
à un point d'eau.
D'autre part, lors de notre arrivée sur
Malakal, une crise sévère d'épidémie
de diarrhée aqueuse s'est déclarée le 19 février
2007. En l'espace d'un mois, nous avons diagnostiqué 400
cas et répertorié 17 décès. C'est une
vraie situation d'urgence à laquelle nous avons du répondre
instantanément !
Outre l'intervention de SOLIDARITES en zone urbaine
(Malakal), nous prévoyons également une mission dans
l'Etat de Jonglei , dans le comté de Khorflus ,
situé à une trentaine de kilomètres au sud
de Malakal. Le fait d'apporter une aide dans les zones rurales reculées
et d'y accompagner la réintégration des personnes
retournées participe à un allègement de la
pression démographique de populations dans les centres urbains
Justement, face à la complexité et l'urgence de
la situation, quelle a été l'action de Solidarites ?
Nos missions à Malakal se fondent sur trois axes :

Premièrement, une intervention d'urgence
pour endiguer l'épidémie le plus vite possible
et éviter ainsi son expansion. Pour ce faire, un processus
de chloration des principaux points d'eau (exactement 14 points,
le long du Nil) a été mis en œuvre, en un mois, la
situation était relativement contrôlée et il
n'y avait plus qu'un ou deux cas par semaine.
Ensuite sur du long terme, nous travaillons à
favoriser l'accès à l'eau potable via
l'optimisation du réseau municipal existant et la rénovation
d'une station de traitement d'eau. Nous voulons assurer également
la distribution d'eau potable, quinze litres par jour et par personne
dans les quartiers d'El Matar et El Luakat ciblant 10000 personnes.
Finalement, nous travaillons sur la promotion et
l'éducation des familles à l'hygiène via la
construction de 160 latrines familiales et 16 latrines collectives
ciblant 2540 personnes. De plus, nous visons 1100 familles par la
distribution de kits d'hygiène « Jerrycans, savon
et moustiquaire ».
En ce qui concerne nos missions à Khorflus et Atar au
nord de l'Etat de Jonglei , elles n'ont pas concrètement
commencé. Cependant, voici les prévisions faites selon
les priorités :
Il est également prévu de favoriser
l'accès à l'eau potable en installant une station
de traitement d'eau à Khorflus ciblant 4000 personnes. La
construction de latrines familiales et publiques bénéficiera
à au moins 2000 personnes. Une campagne de promotion à
l'hygiène sera associée à ces activités.
Il faut rajouter notre intervention qui toucherait les deux états
de Jonglei et le haut du Nil :
Nous allons réhabiliter une portion de la
route qui relie Malakal à Nasser une ville limitrophe de
la frontière Ethiopienne ce qui facilitera le trafic pour
l'échange commercial et le retour spontané des réfugiés.
Cette route est l'une des priorités pour les autorités
locales, mais voilà, le gouvernement se mets en place très
lentement et le manque de moyens est évident. La réhabilitation
de toute la route bénéficiera à plus de 240.000
personnes.
Avez-vous déjà constaté l'impact des interventions
de SOLIDARITES sur place ou est-ce encore trop tôt pour
réellement évaluer la pertinence des actions entreprises?
En réalité, c'est un peu tôt
pour mesurer l'impact de toutes nos activités, Solidarités
a ouvert ses portes début mars 2007 seulement. Nous sommes
déjà dans la saison des pluies qui nous empêche
de construire les latrines. Néanmoins, nous avons réussi
à construire trois latrines collectives dans une école
pour retourner au quartier El Matar.
Il est clair par ailleurs que la campagne de chloration menée
pendant un mois a joué un rôle important dans la diminution
drastique de nombre de cas de Diarrhée aqueuse.
Travailler dans l'humanitaire, ca ne doit pas être simple
tous les jours. Qu'est ce qui te pousse à continuer malgré
le contexte professionnel difficile et les frustrations personnelles?
S'engager dans l'humanitaire est un vrai métier…mais
c'est plus qu'un métier, on parle ici plus d'engagement que
de recrutement. Il faut être conscient que pour travailler
dans ce milieu il faut mettre sa vie personnelle de côté…
En ce qui me concerne, mon leitmotiv qui me pousse
à continuer c'est le fait de se sentir utile, voir même
d'être utile pour apporter un peu à d'autres qui n'ont
rien et aider des personnes qui sans notre intervention mourraient
faute d'avoir accès à des services de base tel que
l'eau potable.
Ca peut paraître cliché mais sur le
terrain, la spontanéité, l'innocence et l'insouciance
des enfants… qui n'ont absolument rien mais qui sourient en permanence,
c'est juste exceptionnel! D'autre part, l'ambiance agréable
dans les équipes de SOLIDARITES, aide également à
ne pas craquer, sur place c'est un peu comme une famille on se soutient
mutuellement !
En revanche, les pires frustrations proviennent
lors des retards de financements dans les situations d'urgence :
être sur place, constater des désastres et devoir attendre
que les lourdes procédures administratives se mettent en
place, c'est complètement frustrant ! Malgré
ces délais et les conditions de vie parfois austères,
le but et la finalité de nos actions sont plus forts que
tout le reste !!
Merci Jehad & bonne continuation à toute
l'équipe sur place !!
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