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Témoignage Jean Yves Dana

 

Jean Yves Dana, journaliste au magazine OKAPI, est parti au Darfour avec les équipes de SOLIDARITES en février 2005. Impressions :

Choses vues au Darfour

Je suis journaliste à OKAPI, un magazine destiné aux 11-15 ans. Quand on occupe un tel poste, on ne s'attend pas forcément à être envoyé en reportage au Darfour, cette province soudanaise que l'ONU a décrétée "plus grande catastrophe humanitaire du moment". En octobre dernier, pourtant, grâce à SOLIDARITES, j'ai eu cette opportunité. Pas pour "couvrir" la guerre, mais pour suivre le travail des volontaires de SOLIDARITES, pour partager quelques jours leur existence, voir et raconter.

Imaginer le Darfour, avant le départ, c'est se représenter rien d'autre que l'extrême détresse humaine. Dans cette région de 6 millions d'habitants, on compte, depuis deux ans, plus de 70.000 morts et 1,5 millions de " déplacés " à cause de la guerre. " Déplacés " ; un euphémisme pour dire qu'en quelques mois, un quart de la population a été chassée de chez elle à coup d'intimidations et de terreur : pillages, incendies, massacres perpétrés par les "Janjaweeds", ces milices armées que l'on dit aujourd'hui incontrôlables... Voilà pour la réalité des chiffres, celle qu'on connaît avant de partir. Restait à ouvrir les yeux sur le Darfour réel, celui qui ignore les statistiques et qui nous tend la main.

Le Darfour, on commence par le survoler à bord d'un avion des Nations Unies. Immensité ocre, désertique, plate, brûlante. " Un territoire grand comme la France ". Je n'en aurai qu'un infime aperçu, de la taille d'un département. Je verrai Nyala, la grande ville du Sud, et Nertiti et Muhajaria, les deux camps où SOLIDARITES a installé ses bases de terrain, à une centaine de kilomètres de Nyala. Le premier représente 30 000 bénéficiaires au Nord-Ouest, le second 35.000 bénéficiaires à l'Est. Je jette aussi un oeil à l'organigramme de SOLIDARITES sur place : dix volontaires pour aider tant de monde...

Nyala, la base logistique arrière de SOLIDARITES, où les volontaires rongent leur frein. Car tant qu'on est à Nyala, on n'est pas sur le terrain ! C'est ce que m'explique Mathieu, responsable de base à Nertiti. La veille, la tension était montée là-bas, et les humanitaires étaient " menacés " : en langage sobre, cela signifie qu'on a tiré sur leur voiture... Mathieu a dû rentrer d'urgence à Nyala, et en attendant de repartir, il prend son mal en patience en travaillant derrière son ordinateur.

Kim, chef de mission de SOLIDARITES au Soudan, m'explique que je ne pourrai pas me rendre à Nertiti : pas question de faire courir des risques inconsidérés aux équipes. En guise de consolation, je regarde les photos de Mathieu, sur son ordinateur. Surprise : Nertiti, c'est " un coin de paradis sur terre s'il n'y avait pas la guerre ", me dit-il. La région du Jebel Mara, où se trouve le village, offre des paysages stupéfiants : des montagnes verdoyantes aux frais torrents. " Le Darfour est une province plus diverse qu'on ne croit ", m'explique Magali, hydrogéologie de formation et responsable " Watsan " (Eau et assainissement) à SOLIDARITES, elle aussi présente à Nyala, " Mais quand survient une crise humanitaire où des dizaines de milliers de personnes se rassemblent dans des camps, il faut faire face à la même urgence partout : le problème crucial de l'approvisionnement en eau potable. Et l'eau, nous devons la prendre là où elle se trouve, dans les nappes souterraines...

" A Nyala, Magali forme un tandem de choc avec Bruno, directeur technique de la société PAT-drill, spécialiste dans le matériel de forage. A 50 ans, Bruno a fait jaillir l'eau dans toutes les parties du monde. Sa présence à Nyala est liée à un heureux évènement sur le point d'arriver. Grâce à un partenariat avec le Ministère Français des Affaires Etrangères, SOLIDARITES a acquis une foreuse (pour 60.000 dollars environ) qui permettra d'installer de nouvelles pompes hydrauliques au Darfour. La machine doit arriver d'un jour à l'autre ! En attendant, avec une passion communicative, Bruno enseigne son métier à une équipe soudanaise recrutée par SOLIDARITES. Magali suit le cours assidûment.



Bruno forme l'équipe soudanaise à l'utilisation d'une foreuse. D'abord la théorie, puis la pratique.

 

Je les laisse à leur formation et je file avec Kim pour Muhajaria : 120 kilomètres de piste qui, dans le meilleur des cas, s'effectuent en 3 heures sous un soleil de plomb. Le village de Muhajaria sert de base au SLA, l'une des rebellions en guerre contre le gouvernement. De Nyala à Muhajaria, on passe donc d'une zone gouvernementale à une zone rebelle. Cela se traduit par un franchissement de Check Points. Certains jours, ça passe tout seul, parfois, c'est plus délicat. Aujourd'hui, ça passe.

A Muhajaria s'active l'autre partie de l'équipe " darfourienne " de SOLIDARITES : Helois, Jean-Paul, Yolaine, Harriet et Marie-José s'apprêtent ˆ vivre leur première journée de distribution de nourriture, un moment crucial de leur présence. A deux pas de la maison où ils logent, l'impressionnant approvisionnement alimentaire acheminé par le PAM attend d'être réparti : des dizaines de tonnes de sacs de céréales, de " CSB " ("Corn Soja Blend", des farines vitaminées), de sel et de pois secs, des centaines de bidons d'huile. De quoi alimenter plus de 35.000 personnes pendant un mois. " Pour éviter la cohue, nous convoquons chaque jour lesbénéficiaires en fonction du nombre de personnes dans leur famille ", explique Helois, responsable de la distribution.

Helois est le premier chez SOLIDARITES à avoir découvert le camp de Muhajaria, six semaines plus tôt. "C'était mon premier camp et ce fut un choc ", se souvient-il, " les 35.000 déplacés étaient totalement démunis, certains n'avaient rien d'autre que de l'herbe bouillie à se mettre sous la dent. Tout de suite, nous avons décidé de remettre une proposition d'action au Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies (PAM). Ils livraient la nourriture et SOLIDARITES prenait en charge la distribution..." Le résultat est là : Jour après jour, des milliers d'hommes et de femmes repartent le sourire aux lèvres, emportant de quoi tenir jusqu'au mois prochain, de quoi espérer jusqu'à la fin de la guerre.

Grâce à l'action de SOLIDARITES, la situation se stabilise à Muhajaria. Cela saute aux yeux. Mais qui va en parler ? " Notre compétence d'humanitaires, c'est d'évaluer un besoin au moment où la crise la plus grave n'a pas eu lieu, et d'agir dans l'urgence, pour qu'on n'atteigne pas ce moment critique. " Tout est dit : l'efficacité de SOLIDARITES et les raisons pour lesquelles vous n'en entendrez (sans doute) jamais parler au 20 heures...

Il me faut rentrer à Nyala car la foreuse de SOLIDARITES est annoncée. Son arrivée coïncide avec ma dernière journée au Darfour, je ne la verrai pas fonctionner à Muhajaria, comme je l'avais espéré, mais voir le visage réjoui de Magali me suffit pour comprendre ce que cela va changer. D'autant que j'ai vu aussi l'eau croupie, infestée de bactéries, mortellement infectée, que les enfants absorbent dans le camp. De l'eau, du poison... Alors, que cette machine de 2 tonnes soit là, capable sous peu d'apporter de l'eau potable.

Plus tard, dans l'avion qui me ramène, je me dis que j'ai vu des gens utiles à d'autres gens, et qu'ils sont là grâce à d'autres gens encore. Une grande chaîne. Un mot me vient à l'esprit, tout simple : solidaire.

Jean-Yves Dana

Crédit photos : AFP, Solidarités | réalisé par kinetix