Entretien avec Fabrice Martin
Fabrice MARTIN , 35 ans, dirigait la mission de SOLIDARITES
au Darfour. Il était au siège de SOLIDARITES le 10
janvier 2007, pour un entretien :
Ton parcours, en quelques mots ?
«Après une formation universitaire
de juriste, je me suis orienté vers un DEA en Sciences Politiques,
complété quelques années plus tard par un master
spécialisé en management international des entreprises.
En ce qui concerne mes expériences professionnelles, j'ai
d'abord servi pendant 3 ans comme chef de section d'infanterie,
avant de partir 3 ans pour le Vietnam afin de m'essayer à
la gestion d'entreprise. Je travaille depuis Juin 2003 avec SOLIDARITES
pour laquelle j'ai effectué ma première mission humanitaire
au Burundi en tant que Coordinateur logistique jusqu'en novembre
2004, puis comme Chef de Mission jusqu'en Juillet 2005. Depuis
Septembre 2005, j'ai pris la direction de la mission SOLIDARITES
au Darfour.
La
mission SOLIDARITES au Soudan, une mission hors norme ?
Ce pays, le plus grand d'Afrique, s'étend
sur 2,5 millions de Kms carrés. Et notre mission est à
l'échelle de cette superficie : 1 base de coordination
sur Nyala, 5 bases opérationnelles, 3 bases avancées,
une quarantaine d'expatriés, 300 employés nationaux,
9,5 millions d'Euros d'aide humanitaire (incluant les dons en nature)
et près de 250.000 bénéficiaires de notre aide.
En 2006, vingt deux projets ont été menés à
bien par SOLIDARITES au Darfour. Cela suppose une réelle
coordination et une très bonne équipe! L'action
de SOLIDARITES au Soudan se concentre principalement sur la crise
humanitaire qui frappe le Darfour, à l'Ouest du Soudan, près
de la frontière Tchadienne. Avec ces 500.000 Kms carrés,
le Darfour est aussi grand que la France avec 10 fois moins d'habitants.
L'urgence, c'est 3 millions de personnes vulnérabilisées
par ce conflit très complexe. Le contexte sécuritaire,
cumulé aux conditions climatiques, fragilise une population
rurale en la privant des services de bases pour la couverture
des besoins primaires : la nourriture, l'eau potable, les soins
de santé, l'habitat, les produits de première nécessité.
Quelle situation humanitaire as-tu découvert en
arrivant ?
« La situation humanitaire en septembre
2005 était contrastée. La problématique principale
de la région du Darfour repose sur le déplacement
des populations, avec plus de 2,2 millions de personnes forcées
de quitter leurs villages d'origine pour se réfugier dans
des camps de déplacés ou dans le « bush ».
La plupart des ONG d'urgence au Darfour (une soixantaine sont représentées)
ont fait le choix de concentrer leurs actions dans les grands camps
de déplacés en zones urbaines, un seul de ces camps
pouvant regrouper entre 50 et 120.000 personnes. Depuis le début
de la crise en 2003, la plupart des besoins de base à l'intérieur
de ces camps sont à présent couverts. Mais à
mon sens, la véritable urgence, la moins visible et la plus
difficile d'accès, se concentre de plus en plus dans les
zones rurales, là où SOLIDARITES a fait le choix de
développer ses actions, même si bien évidemment
nous ne pouvons pas couvrir l'ensemble de ces zones. En effet, atteindre
les populations les plus vulnérables dans des secteurs désertiques
aussi reculés est très compliqué. Les conditions
de vie et de travail sont une des premières préoccupations
pour assurer à nos équipes le minimum nécessaire
à l'accomplissement de leur mission. Ensuite, l'acheminement
des vivres et des matériels doit être géré
avec une très grande rigueur pour éviter les retards
dont l'impact peut être catastrophique pour les bénéficiaires
de notre aide. Il faut réhabiliter les puits existants ou
en forer de nouveaux pour répondre aux besoins. Les conditions
sanitaires doivent être améliorées pour éviter
autant que possible le déclenchement d'épidémies.
Une assistance alimentaire continue doit être organisée
chaque mois pour permettre aux familles de couvrir leurs besoins
nutritionnels de base. A notre arrivée, ces populations en
zones rurales disposaient de moins de 2 litre d'eau par jour et
par personne, et pouvait en être réduites en fonction
des saisons à ne manger que des racines. Cette précarité
a plongé ces populations dans une détresse la plus
totale. »
Qu'avons-nous
faits pour répondre aux besoins en eau ?
« Concernant l'eau, nous avons concentré
nos efforts sur la réhabilitation des installations existantes
avant de considérer la pertinence à forer de nouveaux
puits. Au regard de l'urgence, notre objectif global était
de renforcer le débit en eau potable sur l'ensemble de nos
zones d'intervention, et principalement sur les points de forte
concentration de population déplacée en zones rurales.
Tel fut le cas sur Muhajeria et Nertiti au départ de notre
intervention. Et la difficulté technique est réelle.
Au sud Darfour, l'eau se trouve à plus de 60m de profondeur,
et notre matériel de forage ne nous permet pas de forer au-delà
de 80 mètres . Et en plus pour forer, il faut de l'eau, ce
qui n'est pas le moindre des problémes quand par nature il
n'y a pas d'eau ! L'eau est par ailleurs une ressource stratégique
au cœur de ce conflit qui oppose d'une certaine façon agriculteurs
sédentaires et nomades pasteurs. Pour traiter cette problématique
de l'approvisionnement en eau potable dans les zones rurales, nous
avons dirigé notre action en priorité sur les zones
sécurisées où une grande part de cette population
des zones rurales s'était regroupée. Notre équipe
de foreur a ainsi pu augmenter à 12 litres d'eau par jour
et par personne l'approvisionnement sur le village de Muhajeria
au Sud Darfour, en pleine zone rebelle. Il en est de même
sur Nertiti dans l'Ouest Darfour où 24.000 déplacés
tentent de survivre à la guerre depuis près de 2 ans.
Aujourd'hui, même en réponse à
l'urgence, nous pouvons être appelé à faire
appel à des entreprises de forages locales pour les puits
dont la profondeur est supérieures à 90 mètres
. Cette option a été développée en 2006,
même si cela reste toujours difficile à mettre en oeuvre
sur le terrain en raison d'un contexte sécuritaire de plus
en plus imprévisible. Des actions d'approvisionnement d'urgence
par des camions citernes sont aussi menées pour couvrir la
période de forage et garantir aux populations déplacées
des zones rurales un accès minimum à l'eau potable.
L'année 2007 marquera probablement un retour
très net à l'urgence en raison de la dégradation
du contexte sur les 4 derniers mois. Les problématiques d'approvisionnement
en eau potable se reposeront donc encore de façon aussi sensible
qu'en 2004 et 2005.
Quelles sont les techniques mises en place pour avoir un
accès à de l'eau de qualité ?
En parallèle à nos activités
de forage et de réhabilitation de puits, nous nous sommes
concentrés sur la sensibilisation à l'hygiène
et la construction de latrines dans les camps de déplacés
afin d'éviter les épidémies. Nous avons donc,
en amont, protégé les zones de distributions d'eau
afin d'éviter les contaminations, et, en aval, effectué
des tests bactériologiques, et des sessions de sensibilisations
à l'hygiène. La distribution régulière
de jerricans est enfin venue renforcer cette démarche qualité
pour éviter une contamination de l'eau entre le point d'approvisionnement
et la zone de consommation.
L'impact de ces programmes sur la population ?
Les bénéfices ont été
immédiats dans un premier temps, et je n'ai pas peur de dire
que nos opérations étaient du « Life Saving ».
Sans notre intervention, le taux de mortalité des populations
vulnérables dans les zones rurales ciblées par notre
aide aurait augmenté dramatiquement. Les enfants, les femmes
enceintes et les vieillards étant toujours les plus rudement
touchés par les maladies liées à la consommation
d'une eau insalubre et à la sous-nutrition. Aujourd'hui,
à Muhajeria (et ses alentours), c'est plus de 50.000 personnes
qui bénéficient directement de nos infrastructures
d'eau potable. A Nertiti, ce sont 24.000 personnes déplacées
qui pareillement ont vu leur disponibilité journalière
en eau potable attendre le niveau acceptable de 12 litres d'eau
par jour et par personne. Mais tout reste encore à faire
dans les zones rurales plus reculées, où nous savons
que des familles entières ont fait le choix de rester malgré
la pénurie en eau et en alimentation. En 2007, nous devrons
apprendre à mieux les atteindre et à répondre
rapidement à leurs besoins.
Comment ces programmes sont-ils perçus par les populations
?
Nous passons systématiquement à travers
les autorités morales qui chapeautent les populations (Sheircks,
Oumda) pour mener à bien nos activités. Nous tentons
ainsi de respecter les particularismes de la communauté soudanaise
du Darfour. La connaissance des différentes ethnies en présence
et un processus de recrutement équilibré de notre
personnel au sein des camps de déplacés permet également
une certaine adhésion des populations à nos programmes.
Nous devons y être particulièrement vigilants pour
éviter que l'aide que nous apportons ne devienne source de
conflit entre les différentes tribus. Nous participons ainsi,
à travers nos activités de forage ou de sécurité
alimentaire, à soutenir des processus locaux de réconciliation.
Tout cela reste très sensible, surtout dans la période
actuelle de forte fragmentation des différents groupes politico-militaires
agissant sur nos zones d'intervention. L'humilité demeure
une qualité indispensable. Nous devons accepter l'échec
pour continuer à avancer et admettre notre dépendance
vis-à-vis du contexte sécuritaire.
Peux tu nous parler des conditions de travail et de sécurité
au Darfour ?
« Depuis trois mois, nous assistons
à une dégradation rapide du contexte. Nous travaillons
sur des secteurs très fragmentés et imprévisibles,
ce qui complexifient nos déplacements et réduisent
nos champs d'actions. Il faut chercher à comprendre les nouveaux
mécanismes qui se mettent en place, et tenter de toujours
garder un temps d'avance sur l'évolution du contexte. Nous
devons nous préparer à toutes les éventualités
et réduire autant que faire ce peut les zones d'ombres et
les effets de surprise. La recrudescence des incidents sécuritaires
à l'égard de la communauté humanitaire est
une réalité quotidienne, principalement dans les zones
rurales. L'urgence humanitaire qui en découle est criante :
nous constatons une reprise des déplacements de population
en zones rurales, concomitamment à un retrait de plus en
plus important des humanitaires de ces zones !
Sur le terrain, la sécurité de nos
équipes repose avant tout sur notre degré d'acceptation
auprès des populations bénéficiaires. Et ce
niveau d'acceptation est très bon après plus de deux
ans d'aide apportée. Notre sécurité passe également
par des contacts réguliers et respectueux avec les différentes
autorités, traditionnelles, politiques ou militaires, toutes
obédiences confondues. En devenant un acteur incontournable
sur nos zones d'intervention, de part la qualité de nos actions,
nous pouvons nous permettre de négocier des assurances auprès
de ces autorités pour garantir notre sécurité.
Notre organisation interne s'est également renforcée.
Ainsi, nous avons créé en octobre dernier un poste
d'adjoint au Chef de Mission entièrement dédié
à la gestion de la sécurité.
Quel est à ton avis la spécificité
de SOLIDARITES au Darfour ?
« Nous sommes là, où les
autres ne sont pas ! Pas par bravade ou mégalomanie
naturellement, mais parce que nous avons la compétence et
l'expertise pour y être. Ce n'est pas un hasard si, sur l'ensemble
de nos zones d'intervention, seules les ONG SOLIDARITES et MSF so nt
présentes. Nous travaillons dans des zones reculées
très complexes et nous avons prouvé que nous sommes
capables de faire du bon travail dans ces conditions. Et le fort
soutien des bailleurs de fonds, des donateurs privés et des
différentes instances internationales présentes au
Darfour est là pour nous le rappeler. Mais il faut savoir
garder la tête froide et toujours se remettre en question
en fonction de l'évolution du contexte sécuritaire
ou des problématiques humanitaires. Au Darfour, SOLIDARITES
joue dans la cour des grands avec une qualité d'action parfois
bien supérieure aux ONG disposant de plus de moyens financiers.
Nous n'en tirons aucune gloire, sinon la conviction d'amener notre
aide au cœur de la crise, directement dans les zones rurales, auprès
des plus démunis.
Quels sont tes souvenirs les plus marquants ?
« La crise du Darfour marquera tout
ceux qui s'y succèderont. C'est une crise humanitaire majeure
avec tout ce que cela peut comporter de drames et de petits succès.
Mes deux souvenirs les plus marquants concernent un même endroit
et une même problématique, à un an d'intervalle.
En octobre 2005 (je venais juste d'arriver), nous avons du mobiliser
toute notre équipe de Muhajeria autour de la réhabilitation
du forage du village d'Ngabo qui avait arrêté de fonctionner
privant ainsi d'eau plus de 20.000 personnes aux alentours. Ce village
st stratégique pour l'approvisionnement en eau potable de
la région. Nous avions dû organiser en urgence un approvisionnement
en eau par camion tout en coordonnant à distance l'acheminement
d'une nouvelle pompe submersible et d'un nouveau générateur.
A cette époque les équipes doutaient beaucoup d'elles-mêmes,
et en une semaine nous étions parvenus à répondre
ensemble à cette urgence. L'impact pour la population, autant
que pour nous-mêmes avait été très fort.
Lesecond souvenir nous ramène sur Ngabo, un an plus tard.
Le 13 novembre dernier, Ngabo a subi une attaque violente de la
part des Maalias, une tribu nomade extrêmement puissante dans
la région. En quelques heures le village a été
ravagé par les flammes et les tirs d'armes légères.
Nous nous y sommes rendus le lendemain alors que les restes des
toukoules, les maisons traditionnelles en paille, fumaient encore.
Les lieux de vie communautaire avaient été principalement
visés. Le marché, l'école, les moulins à
farine pour les récoltes en cours, et bien évidemment
le générateur du forage avaient été
complètement détruits. Près de deux années
de travail réduites en cendre en quelques heures. Et une
population plus désespérée que jamais. Mais
face à ces bénéficiaires, nous n'avons pas
le droit de nous décourager. Notre responsabilité
va au-delà de nos propres émotions. Maintenant, il
va donc falloir redonner espoir à ces personnes qui ont tout
perdu afin de reconstruire ensemble un lieu de vie pérenne
pour une communauté villageoise rassemblée.
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