Témoignage de Céline Beaudic, notre chef de mission au Darfour
Céline témoigne ici des
circonstances de l’expulsion de SOLIDARITÉS
de cette région de l’Ouest du Soudan, et des conséquences
que cette expulsion, (ainsi que celle de 12 autres ONG internationales
et la dissolution de 3 ONG soudanaises), risque d’avoir sur
les populations vulnérables.

Depuis quand étais-tu, en tant que chef de mission pour SOLIDARITÉS,
au Soudan ?
Depuis juin 2007. Soit au total près de 23 mois de mission.
Quelles ont été les circonstances de l’expulsion
de SOLIDARITES du Darfour par les autorités soudanaises ?
Le 2 mars dernier, les autorités soudanaises ont tout d'abord
demandé à nos équipes sur le terrain, à
la seule exception d'El Dain et Seleah, de quitter leurs bases et
d'évacuer vers Khartoum pour des raisons de sécurité.
Le 4 mars, quelques instants après la communication publique
de la décision de la Cour Pénale Internationale (CPI)
annonçant le mandat d’arrêt à l’encontre
du présidant Soudanais Omar El Bechir, les autorités
de Khartoum nous ont convoqués et nous ont remis un courrier
officiel selon lequel SOLIDARITÉS n’avait
plus le droit de travailler au Darfour. Il nous était par
ailleurs précisé que cette décision était
d'application immédiate et que nous devions en conséquence
quitter le Darfour dans les plus brefs délais.
Quelles ont été les conditions de notre départ et de la fermeture de notre mission ?
Au cours des six semaines qui ont suivi l'annonce de notre expulsion, on peut à cet égard citer :
- La confiscation des passeports des 3 volontaires expatriées « retenues » à Khartoum pour les formalités de fermeture de notre mission
- La présence, pendant cette période, de personnel de police armé devant nos locaux à Khartoum et l'occupation de nos bureaux au Darfour par du personnel non humanitaire
- Le refus par les autorités soudanaises d'autoriser la relève des trois personnes chargées de fermer la mission par d’autres volontaires envoyés par le siège
- La restriction d’accès à notre matériel et à notre bureau
- La saisie de l’ensemble des biens, équipements et stocks de notre mission au Darfour, soit l’équivalent (hors stock) d'environ 1,37 million d’euros.
- L’obligation de payer, en plus des obligations légales prévues par le code du travail soudanais, l'équivalent de 6 mois de salaire à l’ensemble de notre personnel soudanais.
De quoi SOLIDARITÉS, comme d’ailleurs les
autres ONG expulsées, a-t-elle été accusée ?
En résumé, on nous accuse de ne pas avoir respecté
les « règles » régissant l'aide
humanitaire au Soudan et d’avoir outrepassé notre mandat,
notamment en collaborant avec la CPI, et d'avoir remis en cause la sécurité nationale. Une campagne médiatique
particulièrement hostile aux ONG a été observée
tout au long de cette période.
Qu’en est-il en réalité ?
SOLIDARITÉS a toujours été, depuis
2004 au Darfour, engagée dans le respect des lois et procédures
du Soudan, et n’a jamais, de quelque manière que ce
soit, eu d’activité de nature politique au Darfour
ni collaboré avec la CPI. Nous avons ainsi toujours appliqué
nos principes d’action, à savoir la neutralité,
l’impartialité et la non-discrimination de l’aide
humanitaire, les seuls critères de notre intervention étant
les besoins et la vulnérabilité des populations.
Quelle étaient la nature et l’envergure des
programmes humanitaires de SOLIDARITÉS au Darfour,
au moment de notre expulsion ?
SOLIDARITÉS y menait des programmes d’accès
à l’eau et l’assainissement, de sécurité
alimentaire et des distributions alimentaires en partenariat avec
le PAM (Programme Alimentaire Mondial) des Nations Unies (sorgho,
lentilles, huile, sucre, mélange maïs-soja) destinées
à 115 000 personnes chaque mois. A partir de nos bases de
Khartoum, Nyala, Muhajeria, Seleah, Shaeria, Kutrum, Nertiti et
El Daein, l’équipe de SOLIDARITÉS au
Darfour (42 expatriés et 320 Soudanais) apportait une
aide à 300 000 personnes en matière d’accès
à l’eau potable et à l’assainissement,
en produits alimentaires et de première nécessité.
Ainsi, SOLIDARITÉS permettait à 200 000 personnes
d’avoir un accès pérenne à l’eau
potable et a distribué en un an 480 507 rations alimentaires,
soit 8 663 tonnes de nourriture au total.
Au-delà de ces chiffres, SOLIDARITÉS s’était
engagée, en particulier ces derniers mois, dans un processus
de « ciblage » accru de l'aide, destiné
à apporter l’aide humanitaire la plus appropriée
à ceux qui en avaient le plus besoin, tout en favorisant
les mécanismes de participation communautaire afin d’accroitre
les capacités des populations à surmonter l’urgence
et à retrouver des conditions de vie et de subsistance autonomes.
Justement, quelles conséquences humanitaires peut-on craindre après cette expulsion ?
Globalement, l’aide humanitaire apportée par les 13
ONG expulsées représentait environ 40% de l'aide humanitaire
au Darfour, soit une population de 1,5 million de personnes. L’interruption
de cette aide ne peut qu’accentuer la fragilité et
la vulnérabilité des populations assistées,
voir engendrer de nouvelles dynamiques de déplacements. Ajoutons
à cela une vraie véritable inquiétude quant
au fait que cette expulsion ait eu lieu à l’orée
de la période soudure qui va d’avril à septembre...
Nous espérons que les populations disposeront de mécanismes
de subsistance suffisants.
Malgré l’expulsion de SOLIDARITÉS du
Darfour, l’aide humanitaire apportée par nos équipes
dans les pays et régions voisins (sud-Soudan, Tchad, RCA)
va être renforcée ; qu’as-tu envie de dire
aux donateurs qui ont soutenu notre action au Darfour ?
L'aide qui a été apportée par SOLIDARITÉS
au Darfour a indéniablement eu un impact significatif pour
les populations que nous avons soutenues. Malgré tout, le soutien
des donateurs aux activités de SOLIDARITÉS
est plus que jamais indispensable pour continuer à répondre
aux besoins des populations vulnérables de cette région
de l’Afrique. |