Témoignage Ahmed Fadel
Temoignage d'Ahmed Fadel, ancien responsable de camp à
Nertiti
Ahmed Fadel faisait partie de l'équipe de SOLIDARITES au
Soudan. Il assumait les fonctions de « camp manager »
(responsable de camp) à Nertiti, dans la région
du Djebel Marrah à l'ouest du Darfour. A ses (très
rares) moments perdus, il a écrit ses impressions de mission.
"
Salam à vous tous.
Le travail va bien. Tamam, Mashallah. Je fond :
39 degrés à l'ombre, imaginez sous le soleil !
Je suis charbonné... La situation de nos activités
est meilleure. J'aime ce que je fais, j'aime ce pays et son peuple,
bien que la souffrance et la misère deviennent plus dures
jour après jour et déchirent le cœur de celui qui
observe.
Avant-hier un bébé est mort pendant
l'accouchement car il n'a pas été bien nourri lors
de la grossesse, d'après ce que m'explique l'infirmière
de chez MSF. Un moment de silence... Une envie de pleurer !
Peut- être, mais non, elle me regarde et sourit, je pose la
main sur son épaule et je la regarde ; ses yeux sont
rouges et brillants. Elle continue : « Hier une
femme a accouché de jumeaux, c'est génial, et tu sais,
ils sont forts et mignons comme tout. » Elle me parle
et sourit…
Quelques jours après, au milieu de nulle
part, le paysage est toujours le même : des jerrycans
d'eau alignés devant les rampes destinées à
la distribution quotidienne de l'eau. Sécheresse, soleil
et visages indifférents. Mais je sais que les besoins en
eau sont croissants. La foreuse arrive, l'équipe se met immédiatement
à identifier des sites potentiels.
Un Four (habitant du Darfour) s'adresse à
nous, en regardant le matériel acheminé jusqu'ici :
« Vous allez nous trouver de l'eau ? ». Un espoir
est né.
Dès le matin, les foreurs installent la
machine. Il est 9h, heure locale, allons-y les gars, commençons,
et prions pour trouver de l'eau : potable, claire et avec suffisamment
de débit. A 13h, il faut manger un morceau pour reprendre
des forces. Autour de la table, l'ambiance est tendue. Nous sommes
impatients et chacun dans sa tête se pose les questions que
tous les autres partagent.
18h. Je vais visiter le site de forage après
avoir fini la journée dans les camps, rêvant de voir
l'eau jaillir du trou, et oui, j'arrive au bon moment, quelque chose
commence à sortir... Nous arborons des sourires joyeux mais
ce n'est que de la boue inexploitable. Je regarde autour de moi
et je vois les visages de ces centaines d'enfants, de femmes et
de vieux qui ne comprennent pas notre réaction. Je ressens
une douleur dans mon esprit. Je rentre cela en moi pour ne pas voir
la déception sur tous les visages entourant le site depuis
les premières heures de cette journée.
Je
rentre, l'esprit vide, ce n'est pas bien grave nous réussirons
demain. Le soleil s'incline vers l'Ouest…
« Echo 8, Echo 8, for November 4...
ECHOOOO 8, répond ! ». Le hand-set hurle.
«YES, November 4. Go ahead, y'a quoi ? ».
« November 4 : viens vite, vite, SPEED, SPEED... ».
Moi : « Un problème ? ».
November 4 : « Call to everybody : de l'eau
... WATEEEEEEERRRRRRRR ! ».
Vite au site, demi-tour avec le chauffeur de la
voiture. A quelques minutes du site, je vois une foule humaine agitée,
leurs yeux grands ouverts fixés sur le trou depuis lequel
DE L'EAU JAILLIT... Je rentre dans le périmètre, délimité
par une corde, dans lequel l'équipe de forage travaille et
je me jette dans les bras de mes collègues avec presque les
larmes aux yeux… Des OUAAHH, des EEEEHH .
« Cette fois-ci, c'est bon, on a de
l'eau avec un très bon débit, c'est parti pour une
pompe submersible, 70 mètres-cube, les gars : on a réussi
ce coup là ». Fabien (November 4) s'adresse au
responsable Hydraulicien de SOLIDARITES : « A toi
de jouer, le site t'appartient ». Serge l'hydraulicien,
fou de joie : « On va leur mettre cette pompe submersible,
ils vont avoir de l'eau ! ».
Il fait nuit, le soleil vient de se coucher et
par mesure de sécurité nous devons rentrer. Jean-Baptiste
(Responsable de Base) nous dit d'emballer le matériel. On
se retourne vers les déplacés pour les saluer et...
nous nous trouvons face à des oranges, du jus et des dattes
sur des plateaux modestes, dans les mains des femmes souriantes
en signe de remerciement. La fête peut commencer, nous répétons
à haute voix avec tout le monde : « Tamam
Oueh (tout va bien) Moya (de l'eau) ouah » . Tout
le monde crie, danse, on court derrière les gamins et on
fait les clowns… « Oui, de l'eau, MOYAA… ».
En fermant les portières de nos véhicules
pour rentrer, les déplacés lèvent les bras
en V, signe de victoire. Ils répètent à pleine
voix, tantôt en arabe : « TADAMOUN »,
et tantôt en français : SOLIDARITES... ».
Ahmed Fadel |