Entretien avec Guillaume Sauvet
Guillaume Sauval est responsable pour SOLIDARITES des programmes RRM (Rapid Response Mechanism) en RD Congo. De passage au siège parisien, il nous livre son analyse de la situation humanitaire à l'est de la RD Congo
Quel sont ta formation et ton parcours humanitaire ?
Après une formation sciences-Po, j'ai effectué plusieurs stages en coopération et ONG locales à l'étranger, (Djibouti, Somalie, Cambodge, Népal). J'ai toujours eu le virus du voyage. J'ai choisi ensuite de m'engager dans l'humanitaire, et j'ai suivi le DESS humanitaire d'Aix en Provence ; j'ai fait mon stage de DESS à SOLIDARITES, et dans la foulée je suis parti en mission pour SOLIDARITES sur le terrain en RD Congo, où je suis toujours.
Depuis quand est-tu en mission en RD Congo ?
Depuis janvier 2005, avec deux phases : un an en tant que responsable de base à Bunia, et, depuis janvier 2006, le poste de responsable des programmes RRM en Ituri et Nord-Kivu, basé à Goma.
Quelle est ton analyse de la situation humanitaire en RD Congo aujourd'hui ?
En RD Congo aujourd'hui, on a affaire à une situation de crise récurrente. Même si nous sommes actuellement dans une phase de transition politique, on a en permanence des poches de conflit et d'insécurité, qui se traduisent par des poches d'urgence, en raison des déplacements de populations. Rien qu'au Nord-Kivu et en Ituri, on a 800 000 déplacés internes, dont 300 000 nouveaux depuis début 2006 ! Parallèlement à ces poches d'urgence, on est, dans l'est de la RD Congo , face à une situation de « post urgence complexe », qui concerne des populations à la fois résidentes et déplacées, avec une absence d'état, plus d'infrastructures publiques, et un secteur privé anarchique. Les conséquences sociales, sanitaires et humaines en sont immenses : d'après OCHA (Office de Coordination Humanitaire des Nations Unies), on compte 1 200 victimes directes ou indirectes du conflit par jour en RD Congo, soit de 3 à 4 millions de morts depuis fin 1996… Ce qui rend en plus la situation « complexe », c'est le fait que les zones de post-urgences peuvent basculer du jour au lendemain dans l'urgence. Nous devons donc, dans notre action, avoir une capacité permanente d'intervenir aussi bien en port urgence qu'en urgence.
Quels sont les besoins prioritaires en Ituri et au Nord Kivu ?
D'abord et avant tout la sécurité, car les populations sont victimes d'exactions constantes, et c'est l'insécurité qui empêche les gens d'accéder, de faire fructifier, de cultiver ou d'exploiter les immenses ressources (eau, ressources agricoles, minières, etc.) dont dispose la RD Congo. Ensuite , les besoins prioritaires sont l'accès à l'eau potable, l'accès à la sécurité alimentaire par la relance de l'agriculture et le petit élevage, et l'accès aux soins.

Par quels types de programmes SOLIDARITES répond-elle aux besoins ?
La stratégie de SOLIDARITES en RD Congo, c'est de mettre en œuvre des programmes de sortie de crise (programmes d'aide au retour des déplacés par un soutien aux activités génératrices de sécurité alimentaire, l'accès à l'eau et l'assainissement, la réhabilitation d'écoles) tout en ayant de gros moyens d'intervention d'urgence, notamment par le biais du programme RRM.
Justement, quelle est la spécificité de ce programme ?
Il s'agit d'un « programme pilote »
dans le monde depuis septembre 2004, en partenariat avec l'UNICEF.
Il permet de disposer de moyens permanents (matériel, logistique,
personnel) afin de répondre aux urgences. En effet, comme
on a affaire, en RD Congo, à une crise permanente, avec une
multiplicité de « mini crises », le
processus habituel, plus long et formel, de décisions et
de mise à disposition des moyens par les partenaires institutionnels,
n'était pas adapté : on arrivait bien souvent
trop tard. Avec ce dispositif novateur, on intervient de façon
réactive (en 48 H sur une zone d'urgence). Nous devons être
les premiers sur les lieux, donner les informations à la
communauté humanitaire, coordonner l'action des intervenants
et intervenir nous-mêmes dans 5 secteurs :
- Accès à l'eau et l'assainissement d'urgence
- Distribution de produits de première nécessité (bâches plastique, couvertures, moustiquaires, sets de cuisine, savons jerricans, biscuits protéinés).
- Education : permettre l'accueil d'enfants déplacés dans les écoles de populations résidentes, ou mettre en place et équiper des écoles d'urgence sur des sites de déplacés.
- Santé : distribution de kits de premiers soins ( 1 kit pour 1 00 personnes pendant 3 mois) pour les centres de santé touchés par les violences.
- Protection : pré-identification pour les enfants non accompagnés et les victimes de violences sexuelles et transmission et suivi de leur cas auprès des organisations et autorités compétentes.
- Quelle est la difficulté majeure, au quotidien, à laquelle notre action humanitaire est confrontée en RD Congo ?
L'accessibilité, à double titre : d'abord en raison de la situation sécuritaire très mouvante, volatile, et ensuite en raison de l'absence ou de l'état des routes, pistes, etc., et l'obligation, souvent de prendre des avions pour rejoindre tel ou tel endroit. Le tout avec des liaisons radio très difficiles…
As-tu des souvenirs marquants que tu souhaites partager ?
 Oui, deux. Le premier, c'est quand nous avons porté assistance à une population pygmée qui fuyait des exactions, à la frontière Ituri – Nord Kivu, au nord de Beni : ces gens, qui vivent habituellement au cœur des forêts, rencontraient des blancs quasiment pour la première fois. Lee contact s'est fait rapidement et simplement, et nous avons eu droit aux danses et aux chants pygmées pour nous remercier. La seconde, c'est quand, il y a un mois, nous sommes arrivés, à l'occasion d'une grosse urgence en Ituri, sur un site de regroupement de populations déplacée qui fuyaient des violences. Quand ils nous ont vus, les gens nous ont reconnus et chaleureusement accueillis : c'étaient, en fait, des personnes qui avaient déjà bénéficié, un an avant, d'un de nos programmes de post-urgence en accès à l'eau potable, assainissement et réhabilitation d'écoles dans leurs villages, qu'ils avaient dû fuir… cette anecdote illustre parfaitement le fait qu'on peut basculer, en RD Congo, de l'action humanitaire de post-urgence à l'urgence pure et dure, du jour au lendemain. |