Témoignage
d'Agnès KAVIRA KIVALYANDI
Agnès KAVIRA KIVALYANDI, sensibilisatrice SOLIDARITES INTERNATIONAL à Rutshuru (Province de Nord-Kivu)
Qu’est ce que la sensibilisation à l’eau l’hygiène et l’assainissement
et quelle est son importance?
La promotion à l’hygiène et l’assainissement vise à démontrer l’importance pour la santé publique de vivre dans un environnement sain en apportant des connaissances sur la corrélation entre la transmission de maladies et l’hygiène personnelle et environnementale. Le simple fait de se laver les mains à l’eau aux moments décisifs entraîne une réduction des maladies diarrhéiques de plus de 40% ! La sensibilisation contient 5 domaines clés: l’élimination des excréments humains, l’hygiène personnelle, environnementale, préparation et conservation de la nourriture et protection des sources. Agir dans ces 5 domaines de façon simultanée permet d’aborder l’intégralité du cycle de transmission des maladies. Notre stratégie opérationnelle consiste à impliquer au maximum la population et à élaborer des kits d’outils tenant compte des caractéristiques culturelles afin de mettre en place des stratégies réalistes et ancrées dans la réalité locale. Construire des installations hydraulique et avoir accès à des infrastructures d’assainissement est essentiel sans toutefois être suffisant. Les résultats n’auront qu’un impact dérisoire si la population n’en connait ni l’usage ni les bienfaits.
Comment procédez-vous pour concevoir un message de sensibilisation ? 
Les projets de sensibilisation mis en place par SOLIDARITES INTERNATIONAL se fondent sur le niveau de connaissance existant des populations, leur culture et croyances et leurs habitudes en matière d’hygiène. La perception du risque (épidémie déclarée, situation normale…), et la disponibilité des infrastructures sont également à prendre en compte pour mieux comprendre les comportements. La première chose consiste donc à connaître les comportements et pratiques d'hygiène existants afin d’identifier les problèmes clés et d’élaborer avec la population des modules de sensibilisation ad hoc en fonction du temps imparti. De nombreuses activités hygiéniques sont associées au genre, il est donc primordial de connaître les comportements des uns et des autres. Au Congo, et c’est comme ça en Afrique, ce sont les femmes et les enfants qui sont chargés de la corvée d’eau. Les femmes s’occupent aussi de l’entretien du foyer et sont ainsi les principales éducatrices en matière d’hygiène et de santé. Les réponses des Mamans s’avèrent donc capitales pour comprendre les comportements hygiéniques d’une famille et permettront d’élaborer une stratégie de promotion à l’hygiène efficace. Il est donc crucial à cette étape d’impliquer tous les groupes de la population puisque ce sont eux les plus à même de prioriser les risques sanitaires et proposer des solutions alternatives. Collecter ces informations avant le commencement des activités permettra également en fin de projet de répondre à la question suivante : Dans quelle mesure mon projet a-t-il permis d'améliorer ou de modifier les pratiques d'hygiène?
A qui s’adresse les activités de sensibilisation, existe-t-il des cibles stratégiques ?
Les groupes ciblés par les activités de sensibilisation se subdivisent généralement en trois types de public. Le 1er sera constitué des personnes accomplissant des comportements à risque. Le 2e sera composé des personnes étant directement en contact avec le premier groupe et pouvant ainsi ex ercer une influence sur celui-ci (les parents, les maîtres d’école…). Finalement le public-cible tertiaire, le plus stratégique, est formé par l’ensemble des personnes importantes de la communauté. Ce dernier groupe représente les forces vives qui sont écoutées et qui pourront relayer le message. Je pense aux autorités locales, religieuses, traditionnelles, aux doyens, aux maitres d’écoles…
Il faut absolument les identifier et les associer à l’élaboration et la diffusion des messages. D’autres critères sont également pris en compte comme la vulnérabilité (mère, enfants, personnes analphabètes) ou encore l’acceptation du message (les hommes sont généralement plus réfractaires aux changements).
Grâce à l’expérience acquise en matière d’eau et d’assainissement, SOLIDARITES INTERNATIONAL a pu développer toute une gamme de méthodes et d’outils innovants afin d’aborder les questions d’hygiène et d’assainissement au sein de communautés affectées. Nous mettons en place différents outils en fonction de leur pertinence : pièces de théâtre, spectacle de marionnette, projection de film sur grand écran, émissions de radios, animation de jeux au sein des communautés, livres à images…
>> Toutes les activités participatives élaborées aident d’une part à identifier les bonnes pratiques existantes et encouragent également les membres de la communauté à décider des nouvelles pratiques à adopter. L'objectif étant d’améliorer la capacité de résilience des populations vis-à-vis des risques sanitaires.
Pourquoi la sensibilisation en milieu scolaire tient-elle une place importante dans les stratégies de sensibilisation ?
L’école occupe une place centrale dans la communauté : après la famille c’est le lieu d’apprentissage le plus important pour les enfants. Les écoles sont aussi des endroits propices au développement et à la transmission de maladies. Il convient alors de les considérer comme des lieux stratégiques en termes de réduction des risques et d’éducation aux bonnes pratiques. D’autre part, l’enfance est un moment clé pour apprendre certains comportements hygiéniques; ce qu’ils retiennent a de fortes chances d’être appliqué dans le reste de leur vie, et constituent une sorte de garantie de la durabilité des effets du programme. Lorsque nous intervenons en milieu scolaire, nous tentons toujours de jouer sur deux composantes complémentaires pour que les élèves changent de comportement en matière d’hygiène : l’ensemble des installations et des conditions sanitaires disponibles dans et autour de l’enceinte de l’école, et les activités visant à améliorer les conditions qui règnent à l’école et à inciter le personnel de l’école et les enfants à adopter des comportements qui aident à prévenir les maladies hydriques.
Début 2009, nous sommes intervenus dans deux écoles primaires de Rutshuru / Kiwanja. Il faut rappeler que cette localité, en plus d’accueillir beaucoup de familles déplacées, est également une zone endémique de choléra.
SOLIDARITES INTERNATIONAL a construit 10 blocs latrines double-fosse à 4 portes chacun avec lave main pour un effectif total de 2000 élèves. A chaque construction, une session de formation et de sensibilisation à la maintenance des latrines a été organisée auprès de l’équipe enseignante et du comité de parents d’élèves qui une fois le module terminé ont reçu un kit d’entretien. Tout au long de la mise en place du projet, des activités inspirées du processus « Ecole assainie » ont été matérialisées par la mobilisation des enfants, des enseignants et la formation de brigades scolaires. Les enfants ont participé au design des latrines et à des concours de dessin affichés sur les portes des latrines. Les « brigades scolaires » se composent des brigades eau, latrines et propreté de l’école. Elles désignent un groupe d’élèves formés et impliqués dans la planification des activités de promotion de la santé. C’est une participation volontaire des élèves qui s’avère un excellent moyen de les responsabiliser et de relayer le message auprès de la communauté.
Les moyens utilisés pour faire passer nos messages:
La projection de film sur grand écran :
La vidéo est un support très impactant et très adapté pour le grand public. Depuis septembre 2009, date de lancement du programme de réseau d’adduction des villes de Rutshuru et Kiwanja, l’équipe sensibilisation a organisé 5 séances de projection réunissant à chaque fois un millier de personnes. Deux jours avant, nous lançons une vaste communication afin de mobiliser la population. A la fin de la projection, une discussion se met en place et les questions fusent de partout dans l’assistance.
Théâtre de rue :
Les pièces de théâtre sont un moyen efficace pour aborder de façon ludique certains sujets sensibles et difficiles. Elles permettent également d’attirer l’attention de la foule et sont accessibles aux personnes ne sachant ni lire ni écrire. La troupe de théâtre de Rutshuru a accepté de mettre en scène une pièce sur les effets déplaisants des maladies hydriques. Suivie de façon enthousiaste et attentive par une foule d’environ 500 à 1000 personnes, la pièce a provoqué beaucoup d’éclats de rire tout en étant très explicite sur le lien entre la maladie et les pratiques hygiéniques à risque.
Les émissions de radio :
Chaque semaine, j’enregistre avec les trois autres sensibilisateurs de l’équipe deux émissions en swahili sur radio RACOU, une en direct, l’autre en différé. Les sujets sont tous relatifs à la promotion de l’hygiène : la mobilisation à la participation aux travaux communautaires (salongo régulier), la promotion à la construction et l’entretien des latrines familiales, la bonne utilisation des aires de lavage… Une émission particulière a été réalisée pour le 15/10/09 pour la Journée Mondiale du Lavage des Mains : un jeu sous forme de questions réponses a été organisé avec une distribution de petits cadeaux.
APPROPRIATION & PERENNISATION DES OUVRAGES : la formation des comités
Lorsque SOLIDARITES INTERNATIONAL met en place un système d’approvisionnement en eau et assainissement comme le réseau gravitaire de Rutshuru / Kiwanja, la participation de la communauté est essentielle. En effet, dans des zones vulnérables affectées par des conflits, une infrastructure gérée à l’échelle communautaire reste la meilleure option pour assurer la pérennité du système. Sachant que cette gestion nécessite des compétences techniques, une main d’oeuvre et des ressources financières disponibles, nous mettons en place et formons des Comités de Gestion élus par la population qui sont garants du bon fonctionnement et de la durabilité des ouvrages.
Les Comités de Gestion des Bornesfontaines
(COGEBF) : Le COGEBF est une équipe bénévole, placée sous la supervision du COMEPO, ils ont des responsabilités de gestion, de maintenance et de sensibilisation à l’hygiène sur une Borne-fontaine (BF). A travers un module de formation et de redynamisation, le comité doit prendre conscience que l’ouvrage appartient à la population. Ainsi le COGEBF devra s’organiser et mobiliser les usagers pour récolter leur contribution, acheter des pièces de rechange, faire respecter les règle d’utilisation des BF (horaires, hygiène, paiement) et concourir ainsi au bon fonctionnement du système.
Les Comités d'eau potable
(COMEPO) : Les membres du Comité d’Eau Potable sont des représentants élus des usagers en charge de superviser le système d’adduction dans son intégralité. Lorsque le comité est existant, il s’agit de l’impliquer depuis l’évaluation du projet jusqu’à sa construction finale. En suivant ainsi les différentes étapes, les membres pourront plus facilement comprendre l’ouvrage dans sa globalité, repérer d’éventuels problèmes de maintenance, y remédier et surtout s’approprier l’ouvrage et le pérenniser.
Les aires de lavages : Nous formons également les Mamans utilisatrices des aires de lavages construites par SOLIDARITES INTERNATIONAL afin que l’eau utilisée pour la lessive ne contamine pas les points de puisage d'eau de boisson.
Comment mesurer l’impact des messages et s’assurer que ces derniers ont bien été compris ?
Afin d’être sur que le message soit bien passé, nous effectuons des enquêtes quantitatives et qualitatives avant et après chaque programme. L’enquête CAP initiale nous permet de sonder le niveau de connaissance des populations en pratiques et comportements hygiéniques. L’essentiel de la stratégie de promotion à l’hygiène et à l’assainissement mise en place pour le programme d’adduction d’eau potable des cités de Rutshuru et Kiwanja se fonde sur les données de cette enquête. Six mois après la fin du programme, nous réaliserons une enquête CAP finale qui nous permettra de mesurer les changements de comportement et les mauvaises habitudes persistantes pour faire des piqûres de rappel ciblées. Sur le même principe, nous effectuons en milieu scolaire des pré-tests et post-tests. Les élèves sont interrogés avant le commencement des activités de sensibilisation via un questionnaire. Une fois les modules de sensibilisation terminés, le même questionnaire sera de nouveau administré aux élèves ce qui nous permettra de faire une comparaison. Il faut rappeler que nous ne pourrons jamais être surs à 100% que le message a bien été compris et interprété dans le sens que nous souhaitions. Le changement de comportement est un processus long qui demande une responsabilisation et une appropriation du projet de la part des populations.
La sensibilisation : un métier à part entière ?
Complètement. La sensibilisation nécessite une approche très subtile et en constante évolution en fonction du message à faire passer, d es objectifs de changement comportemental à obtenir, des populations cibles, des moyens à disposition… Il ne s’agit pas simplement de diffuser un message dans un haut parleur, de montrer quelques images ou d’organiser des sketchs humoristiques. Il s’agit d’élaborer une véritable stratégie, de mettre en place et de suivre un programme de promotion à l’hygiène basé sur les connaissances et l’interactivité des populations et de déployer des moyens, des outils et des actions réalisables, acceptés localement et en accord avec les moeurs des communautés. Ainsi, puisque sensibiliser à l’hygiène et à l’assainissement requiert des savoirs-faire et des compétences spécifiques, des méthodes éprouvées et des formations ad’ hoc, c’est un métier à part entière. Il faut également savoir innover que ce soit dans les méthodes d’enquête, d’animation, de sensibilisation ou dans les outils. Créer de nouvelles façons de mobiliser les populations et de retenir leur attention, mettre en place des événements, des festivals préventifs, des ateliers rythmés par des intermèdes… C’est un métier passionnant principalement car on travaille directement avec les populations mais également car les résultats sont perceptibles et bénéfiques pour tous.
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