Dans l'ABC du parfait petit humanitaire, on nous enseigne qu'il y a plusieurs indicateurs pour évaluer la gravité d'une crise sur une zone donnée. Parmi eux, l'incontournable visite de marchés - avec inspection du panier des ménagères - doit pouvoir nous éclairer sur la situation alimentaire de la population. Y a t'il absence de tout ou abondance de piments écarlates, bananes plantains, poissons séchés, ignames, manioc, riz, viandes exposées sous l'ocre du soleil, mangues et oranges présentées en étalages extravagants … ?
Les prix ont-ils augmenté au point que les rares vivres sont devenus totalement inabordables ou, au contraire, la situation s'est-elle tellement améliorée que l'on peut même se procurer le superflu: sèche-cheveux, pendules en plastique , jantes de BMW, abat jour, boubous flamboyants, gadgets improbables … ?
Du bonheur d'acheter de l'inutile. Au chapitre Sécurité, le même guide nous apprend que des entretiens réguliers avec les forces militaires en présence nous donneront un bon aperçu de la situation et des risques éventuellement encourus pendant les déplacements. Mais à cela, j'ajouterai que la fréquentation des routes demeure probablement le meilleur indice de l'amélioration de la " météo " sécuritaire. Quand, il y a quelques mois maintenant, SOLIDARITES ouvrait sa base sur Daloa ( au centre ouest de la Côte d'Ivoire ), tous les axes étaient déserts, uniquement traversés par les 4X4 affolés des U.N et de quelques rares ONG, drapeaux au vent accrochés à l'antenne de la radio . De loin en loin, quelques minibus courageux déversaient à chaque check-point une population lasse de se faire fouiller et contrôler toutes les 5 minutes par des militaires, et accessoirement des miliciens, qui ne manquaient pas de les soulager au passage de quelques milliers de francs CFA. A côté de ce petit monde résigné, il y avait tout le déploiement de force françaises de l'opération Licorne. Et nous croisions sur la route des chars, des jeeps de toutes les formes, des véhicules amphibies, des camions énormes à 4, 6 ou 8 roues …
Aujourd'hui, les choses s'apaisent doucement et les routes de la région redeviennent le grand rendez vous de l'Afrique. On y retrouve les taxis collectifs bricolés au chatterton, des gamins faisant leur dizaine de kms quotidiens pour aller à l'école, des grand mères à l'air rusé qui vendent leurs miettes de labeur à l'ombre des manguiers, des hommes noueux et durs qui rentrent des champs la machette à la main, des Jeunes hommes au regard têtu qui les suivent, refusant de considérer l'uniforme bleu marine des écoliers et se disant qu'ils sont de vrais hommes, des gendarmes qui font de nouveau leur sieste à l'entrée des villages. Tout ceci est le symbole du retour à une situation normale.
Mais aujourd'hui, SOLIDARITES se déplace vers l'ouest, à la limite du Libéria, où la situation demeure critique. Là bas, point de marchés débordants de vivres, d'animation dans les rues, de musique poussée à fond sur des hauts parleurs saturés …
Là bas, les routes sont bordées de militaires qui surveillent la population d'un air farouche, là bas de jeunes rebelles libériens en meute pensent encore que la violence est une issue, là bas les champs sont abandonnés à une terre pourtant fertile …
là bas, on attend avec impatience le retour du bruit, du joyeux, de l'inutile.
|