Afghanistan > Table ronde : 20 ans d'humanitaire en Afghanistan


20 ans d'humanitaire en Afghanistan

Le jeudi 13 décembre 2001, l'Institut de l'Humanitaire et Médecins du Monde ont organisé une table ronde sur le thème " 20 ans d'humanitaire en Afghanistan : et maintenant ? " à laquelle SOLIDARITES, bien sûr, ne pouvait que participer.

" Dans l'histoire de l'humanitaire, il n'y a pas d'autre mission où l'on ait été aussi loin dans l'engagement ". L'homme qui résume ainsi la spécificité de ce pays le fait avec d'autant plus de liberté qu'il avoue lui-même n'avoir jamais mis les pieds en Afghanistan ! Jean-Christophe Rufin, médecin, membre historique de Médecins Sans Frontières et écrivain (Prix Goncourt 2001) se souvient pourtant très bien de l'esprit si particulier, si fort, que partageaient les volontaires humanitaires, pour l'essentiel français (1200 environ), en mission clandestine pendant les 10 années de guerre avec l'armée soviétique. Chacun des intervenants acquiesce : Patrice Franceschi et Alain Boinet, respectivement Président et Directeur de SOLIDARITES, Guy Caussé, Responsable de Mission Afghanistan à Médecins du Monde, Jean-Elie Malkin, médecin dans la première équipe de MDM dans ce pays, Isabelle Gibert, femme-médecin qui se souvient encore de ses 9 mois sur le terrain, Olivier Weber, écrivain et grand reporter au Point qui faisait ses premières armes aux côtés des humanitaires, et Bertrand Gallé, professeur de relations internationales et compagnon de route des premiers.

Les échanges, animés par Jacky Mamou (ancien Président de MDM), ont cherché à exprimé cette spécificité afghane, à en analyser l'évolution au cours de 20 ans de guerre et d'action humanitaire, et à en discerner la réalité et les enjeux d'aujourd'hui.

Alors, pourquoi cette relation si forte, unique, avec ce pays ?
Patrice Franceschi, Président de SOLIDARITES, met en avant la dimension humaine : " La séduction immédiate exercée par l'Afghanistan pendant les premières années tenait à une grande hospitalité et à une extrême tolérance envers nous, qui n'étions pas musulmans. Nous étions la plupart du temps avec des villageois, car ce conflit était marqué par un affrontement ville (d'où venaient les soldats du gouvernement pro-communiste) et campagne (où combattaient les Moujahedin) qui vivaient dans une tradition et une culture inchangée depuis des siècles, sauf dans les très rares endroits qui étaient déjà des foyers fondamentalistes. Tout cela a pris fin en 1992 (chute du régime communiste et début de la guerre civile pour la conquête du pouvoir) ; l'Afghanistan d'avant, c'était fini, brusquement ".
Dimension humaine très forte, mais pas seulement. Jean Elie : " Il y avait aussi cette sensation, pour beaucoup, de vivre une aventure personnelle unique, de rencontrer l'histoire et de s'y inscrire ". Olivier Weber renchéri : " pendant toute cette période, il y avait quelque chose de très romanesque dans la démarche des volontaires. ". Jean-Christophe Rufin précise : " pas seulement romanesque. J'ai le sentiment que la dimension politique était très grande dans l'engagement de cette époque ". Bertand Gallet va plus loin : " il y avait, dans le débat de cette époque, les bons et les méchants. Cette aventure qui avait un côté " guerre d'Espagne " a eu un rôle fondateur pour les ONG.
Alain Boinet réagit : " j'ai effectué ma première mission en Afghanistan en 1980. Il faut se souvenir de la réalité de ce pays à cette époque : l'un des pays les plus pauvres du monde, bien que très stable, une attitude moyenne de 2000 m, aucune structure sanitaire en dehors des villes. Nous n'avions pas un centime, car les premiers financements institutionnels n'ont commencé qu'en 1986. La guerre avait isolé le pays, et c'était tout simplement très difficile d'aller aider les Afghans. Les missions étaient très longues, dangereuses, donc les gens qui y allaient étaient déterminés. L'Afghanistan n'est devenu une cause qu'au fil du temps, des malheurs innombrables que nous découvrions, du devoir de témoigner et de la nécessité de réunir les moyens financiers de la solidarité.

Le temps, justement. Olivier Weber estime qu'il y a plusieurs époques nettes, distinctes, dans les 20 ans d'action en Afghanistan :
- 1979-1989 : l'engagement au côté d'un peuple afghan en lutte contre l'occupant soviétique, avec une relation très forte entre les humanitaires et les journalistes.
- 1989-1992 : les Soviétiques partis, la lutte continue contre le régime communiste afghan, mais déjà l'indifférence s'installe.
- 1992- 1996 : chute du régime communiste et lutte entre factions pour le pouvoir. Le monde se désintéresse de l'Afghanistan.
- 1996 : prise de Kaboul par les Taleban. Début d'une période où l'indifférence est mélangée d'incompréhension, de non-intervention politique, traversée seulement par la cause des femmes afghanes et la figure du Commandant Massoud.
Pendant tout ce temps, et particulièrement de 1992 jusqu'au 11 septembre 2001, les humanitaires, coûte que coûte, manquant de moyens et de soutien, ont continué à soutenir le peuple afghan, rappelle Alain Boinet.

Seuls, ils ont, en outre, été parfois accusés de complaisance envers les Taleban. A juste titre ?
Jean-Christophe Rufin : " Il y a eu un culte de l'Afghanitude, un respect à-priori pour tout ce qui était afghan qui a permis cette complaisance ". Mais les choses étaient-elles si claires dès le début ? Patrice Franceschi : " souvenons-nous comment cela a commencé ; au début, les Taleban ont combattu et chassé les mouvements les plus fondamentalistes déjà en place qui bombardaient la population, ils ont apporté l'ordre et la sécurité après des années de chaos, de violence et de pillage. Ce n'est que progressivement que leur projet de société a été visible ".
La population, elle, n'avait pas choisi ses dirigeants, était toujours l'une des plus pauvre du monde, avait toujours faim, parfois froid, avait besoin de tout. Alors l'action humanitaire s'est poursuivie… fidélité d'un engagement au-delà des modes intellectuelles.

Engagement ininterrompu des humanitaires pendant 20 ans auprès du peuple afghan. Action humanitaire toujours difficile, avec le soutien de l'opinion publique internationale pendant 10 ans, puis ensuite souvent dans l'indifférence, voire l'hostilité, jusqu'au 11 septembre 2001, la chute des Taleban et l'accord de Bonn prévoyant la mise en place d'un Gouvernement Intérimaire… Et maintenant, qu'est-ce qui a changé ?

Guy Cosset revient de Kaboul : " contrairement à ce à quoi je m'attendais, il n'y a pas plus de femmes dans les rues de Kaboul qu'avant. Les hommes se rasent peu, on entend peu de musique ; le traumatisme est encore plus sensible que la liberté ". Pour le reste, on parle déjà de reconstruction, de milliards de dollars. Mais d'ici là ? Alain Boinet résume l'enjeu et le contexte d'aujourd'hui : " on parle d'une reconstruction qui n'a même pas commencé, alors que les besoins vitaux de la population ne sont toujours pas couverts. Il faut poursuivre l'action humanitaire d'urgence, parallèlement à des programmes de reconstruction menés dès maintenant, soit par les ONG jusqu'à une certaine échelle, soit par les Nations Unies. Mais cette action humanitaire s'exerce aujourd'hui dans un contexte très différent : morcellement du pays et éclatement de l'autorité sur une multitude de commandants locaux, retour de l'insécurité extrême comme en 1992, et multiplication des acteurs humanitaires, dont beaucoup nouveaux et inexpérimentés au regard des complexités de ce pays. Espérons que l'accord de Bonn entre Afghans s'enracine et se développe. Que la paix et l'unité l'emportent ". 20 ans, et maintenant ?

Le moment de vérité, peut-être.

Pierre Brunet


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