Angola > Témoignages


Patrice, Responsable de l'évaluation d'urgence à Mungo, au Nord-Est de la province de Huambo, au centre de l'Angola, nous a fait parvenir son témoignage du terrain :

L'avion atterrit sur la piste de Huambo dans un grondement sourd, utilisant toute la puissance de ses aérofreins pour ralentir la lourde masse métallique qui se rapproche dangereusement des carcasses de chars et d'hélicoptères entassées en bout de pistes… Les passagers applaudissent en cœur la performance du pilote qui fait alors doucement revenir le Boeing 737 vers le tarmac en face de l'aérogare. L'aéroport est vidé de son mobilier, les vitres ont été soufflées par les pilonnages intensifs des dernières années et laisse entrer les hirondelles venues nicher à l'abri du vent, de la chaleur ou de la pluie…

Dehors, la voiture nous attend pour nous emmener vers Mungo, la zone qui a été ciblée pour notre évaluation. Cette zone vient juste de s'ouvrir à l'aide extérieure. Aucune ONG n'y est présente, et cette tâche de blancheur sur la carte de présence des ONG a tout de suite attiré notre attention.
Nous passons Bailundo au bout de deux heures de pistes cahoteuses, et nous engageons vers Mungo. Parfois, nous rencontrons au bord de la route une femme et son enfant, sortis du néant et engloutis par la poussière que laisse notre passage. Pas un oiseau, pas un bruit, seulement la savane, quelques feux de brousse et les couleurs de la forêt africaine qui se fait plus dense à mesure que nous nous enfonçons vers le Nord.

Au détour d'une vallée, nous plongeons vers un pont qui enjambe une magnifique rivière accueillant à ses abords les femmes et les enfants venus chercher l'eau. Ils portent de leurs bras maigres ce précieux trésor vers une destination que nous rencontrons en haut d'une butte, deux kilomètres plus loin, Mungo ville…
Mungo, c'est une vingtaine de bâtiments détruits entourés de plus de 2.000 maisons en briques adobe. Le soleil est au rendez-vous et nous laisse entrevoir une cité déserte aux ambiances de western, avec sa vieille église a moitié effondrée et ses larges allées sans vie…

Après avoir rencontré les autorités locales et discuté de la situation, nous profitons d'un peu de temps disponible pour nous faufiler entre les cases entremêlées qui se sont construites dans la plus pure tradition anarchique africaine. Au détour de nos conversations, nous comprenons l'étendue du désarroi de cette population usée par tant d'années de guerre, acculée jusqu'à ce lieu où la vie cherche désespérément à racheter ses droits à la misère et la mort…

Beaucoup de témoignages ont été recueillis, aucun n'ayant à envier à un autre les épreuves qu'eurent à subir ces familles écrasées par le poids de la guerre et de son cortège d'horreurs…

Veronika Checala a 25 ans. Son mari a été enrôlé de force dans les troupes de l'UNITA et elle s'est retrouvée seule avec leurs trois enfants, sur la zone de front, en janvier 2002. Leur maison est située à 120 km environ à l'Est de Mungo. Les offensives se sont alors multipliées et plusieurs fois ils ont du fuir dans le Mato (brousse), attendant que les combats se relâchent et qu'ils puissent de nouveau avoir accès à leurs maigres réserves de nourriture restées cachées sur leur terre.

Et puis un jour, ils ont été obligés de fuir pour de bon, n'emportant rien avec eux. Ils ont erré trois semaines dans la brousse avant d'arriver à Mungo, évitant les troupes militaires et les patrouilles, les mines et les dangers de la nuit. Ils ne mangèrent pendant cette période que des racines crues de peur d'être repérés en faisant du feu. La soif et la faim ont été leurs plus fidèles compagnons de route, mais leur détermination à survivre et la force morale de Veronika les ont emmenés à Mungo où les autorités locales les ont enregistrés le 18 février 2002. Par chance, Veronika retrouve sur Mungo Mia, une tante par alliance qui les accueille, elle et ses trois enfants. La famille s'installe alors dans une case de 20 m² où vivent déjà deux autres familles de six et quatre personnes… La cadette de deux ans et demi, Roberta, très affaiblie par ces semaines de privations, ne survivra pas… Le centre de santé n'était alors plus approvisionné en médicaments et de toute façon, Veronika n'avait pas les moyens de payer le traitement.

Depuis son arrivée, Veronika et Alfonso, l'aîné des enfants, essayent de subvenir aux seuls besoins alimentaires de leur famille en travaillant sur la parcelle de terre que leur a généreusement prêtée Mia. Mais alors que les personnes déplacées continue à affluer sur la ville, les terres ne suffisent déjà plus à nourrir toutes ces bouches supplémentaires et l'enclavement de la ville ne permet pas aux populations d'avoir accès à l'aide extérieure. Veronika sait que la situation va encore empirer pendant la période de soudure qui durera encore quatre mois, mais la perte de sa fille ne la fera plus bouger, elle a trop peur de mettre en danger le reste de sa famille. Par ailleurs, elle est toujours sans nouvelle de son mari et a peur de sa réaction quand il apprendra qu'elle a laissé mourir sa fille préférée. De toute façon, conclut-elle, personne ne semble savoir où il se trouve, ni même s'il est encore vivant…

L'espoir, elle n'en a plus, elle attend un miracle ou la mort. Elle garde pourtant la force de lutter pour ses enfants et si un jour elle en a les moyens, elle retournera s'occuper de leur terre pour leur laisser cet héritage. Dans leur maigre coin de maison s'entassent des gamelles qui servent à l'ensemble des trois familles. Deux couvertures pour la tante et trois épis de maïs qu'ils conservent pour les prochains semis… Parfois, les autres familles partagent leur ration de Fungh avec eux, mais ce n'est jamais suffisant à rassasier l'appétit de Celes-tino, son deuxième enfant.

A part les loques qu'ils portent, rien. Ils semblent dormir à même le sol. Le visage de Celestino est émacié, il pleure souvent, sans raison, et ses jambes portent des traces d'œdèmes symptomatiques de la malnutrition aiguë. Il ne joue pas, nous dit sa mère. Il a beaucoup changé depuis qu'il est arrivé, il ne parle presque plus et ne semble même pas s'intéresser à nous…


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