Afghanistan > IFRI : Conférence sur l'Afghanistan


L’Afghanistan au carrefour de tous les enjeux

Le mercredi 16 janvier s’est tenu, à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), une conférence sur le thème « L’Afghanistan après les Taleban : dimension politique et humanitaire ». Ce n’est pas un hasard, dans la mesure où ce « think tank » à la française, créé en 1979 par Thierry de Montbrial, son Directeur, est à la pointe de la réflexion sur les enjeux internationaux et l’analyse des crises. Ce n’était pas, enfin, un hasard, si Alain Boinet, Directeur de SOLIDARITES, était invité à y intervenir, au regard de l’expertise reconnue de cette organisation humanitaire sur ce terrain si particulier qu’est l’Afghanistan. Le Directeur adjoint de l’IFRI, Dominique Moisi, qui est également rédacteur en Chef de Politique Etrangère, présentait la soirée en spécialiste. Il a, en effet, cosigné avec Hubert Védrine, Ministre des Affaires Etrangères, un livre d’entretien, intitulé « Les Cartes de la France », où la question des états à la dérive était précisément abordée.

La grande salle de conférence de l’IFRI est bien remplie, ce mercredi 16 janvier 2002, un tout petit plus de quatre mois après ce 11 septembre qui a ramené l’Afghanistan sous les feux de l’actualité. Des journalistes, des humanitaires, des militaires, quelques diplomates, des habitués de l’IFRI et des amoureux d’un pays qui, rappelons-le, fut pour tous ceux qui voulurent le conquérir le « royaume de l’insolence ». Dominique Moisi, le Directeur Adjoint de l’institut, qui était encore la veille à New York au siège de l’ONU où il participait à une réunion aux côtés de Kofi Annan, resitue brièvement le thème au cœur d’une crise sans précédent, et présente son invité, Alain Boinet, Directeur d’une organisation humanitaire française qui porte secours aux Afghans depuis plus de 20 ans, spécialiste de ce pays qui a, tout simplement, changé sa vie, sans qu’il s’en doutât le jour où il décida d’y pénétrer clandestinement pour la première fois…

« Comment en est-on arrivé là ? « . Alain Boinet pose d’emblée la question essentielle, à cet instant court où les vingt dernières années de l’Afghanistan se ramassent pour pousser les portes de son avenir… Comment, à l’occasion de l’opération terroriste sans précédent du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, un pays pratiquement oublié la veille encore a-t’il révélé l’importance de ce qui s’y passait ? Si aujourd’hui, dans ce pays, tout a changé, sur le plan politique en tout cas, est-ce pour autant que nous saurons l’accompagner et retenir ce que nous y avons appris ?

La terre, d’abord. Pour comprendre, il faut savoir que l’Afghanistan, c’est un pays dur, où l’altitude moyenne est de 2.000 m, où les hivers ont des moyennes de – 20 degrés, où plus de 85 % de la population vit d’une agriculture qu’elle doit arracher à seulement 12 % des terres qui sont cultivables… quand il pleut, car une large partie de ces cultures sont pluviales, et quand il ne pleut plus, comme ces trois dernières années, c’est la faim et l’exode. Il suffit d’ajouter 22 ans de guerre, et le résultat s’inscrit au tableau des drames humanitaires : l’Afghanistan est aujourd’hui classé 5ème pays moins développé par le Programme des Nations Unies pour le Développement ; on estime à 7 millions le nombre d’Afghans qui dépendent pour leur survie de l’aide humanitaire internationale, dont un million de déplacés. Un pays où un enfant sur quatre meurt avant l’âge de cinq ans, un pays où 35 % des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition, un pays où 50 % des habitations sont détruites dans les villes, un pays où l’on compte un médecin pour 50.000 habitants, contre un pour 303 en moyenne en France…

Un pays où le régime des Taleban et le réseau terroriste Al Qaïda d’Oussama ben Laden ont pu prospérer jusqu’au 11 septembre, pourquoi ?

Parce que, explique Alain Boinet, si l’on ajoute à la pauvreté la guerre et l’oubli, on obtient ce que les pilotes de l’US AIR Force qui survolent l’Afghanistan appellent un « trou noir ». Une zone sans lumière, sans état et sans droit où les intérêts les plus puissants prospèrent. Et pourtant… Pendant toute la période de la guerre avec les Soviétiques, la cause afghane a recueilli tant de soutiens : soutien massif du Pakistan, dirigé alors par le Général Zia Ul Haq, argent saoudien, aide militaire américaine. Le Pakistan musulman, déjà, qui redoutait une puissance hostile à ses marches du Nord, alliée de son ennemi indien traditionnel au Sud. Le Pakistan qui, comme les autres acteurs du « Grand Jeu » régional, Russie, Iran, Chine, a utilisé l’Afghanistan pour pousser ses pions. Alors, quand le dernier char russe a franchi, avec le Général Gromov, le pont de Termez en février 1989, le monde a laissé l’Afghanistan à ses luttes entre chefs de guerre, et aux intérêts de ses voisins. La guerre civile a ravagé le pays, les mouvements islamistes radicaux, soutenus par le Pakistan, sont devenus de plus en plus puissants alors que les Afghans pratiquaient depuis toujours un Islam fervent mais serein… jusqu’à l’arrivée au pouvoir à Kaboul des Taleban, dernier en date des mouvements appuyés par le Pakistan, en 1996.

Les Taleban, accueillis avec soulagement par la population du Sud du Pays de 1994 à 1996, parce qu’ils amenaient avec eux la sécurité, se sont radicalisés dès leur entrée dans la capitale en septembre 1996. A partir de là, le processus était enclenché : poursuite des combats jusqu’à contrôler peu ou prou, à la veille du 11 septembre, près de 90 % du pays, mais rejet d’une grande partie de la population, surtout au Nord où les Tadjiks, Ouzbeks et Hazaras se reconnaissaient peu dans ce mouvement essentiellement Pachtoun. Isolement et sanctions de la part de la communauté internationale entraînant toujours plus de radicalisation.

« On peut lire aujourd’hui la chaîne de causes qui ont abouti au 11 septembre », explique Alain Boinet : à l’intérieur, le mouvement Taleban est passé d’un mouvement accepté par une partie de la population à un mouvement toléré, voire rejeté par les armes de l’opposition appelée l’Alliance du Nord. A l’extérieur s’est ajouté le rejet de la communauté internationale. Guerre et rejet ont amené Mollah Omar à chercher alliés et soutiens qu’ils ont trouvé auprès de Oussama Ben Laden et de Al Qaïda, dont l’influence, alors, n’a cessé de se renforcer et de s’éxercer de plus en plus clairement dans les décisions du Mollah Omar. Ce qui s’est passé ensuite a échappé à leur contrôle, et leur effondrement rapide, au-delà de l’efficacité des bombardements américains, était en germe dans la fragilité et l’éclatement de plus en plus grand de leur pouvoir et dans l’opportunisme de leur alliés locaux.

Tout a changé, donc, à cause et depuis le 11 septembre. Aujourd’hui, nous avons en Afghanistan un gouvernement intérimaire né de ce qu’on a appelé le processus de Bonn, une force de sécurité internationale d’environ 4.000 hommes sous commandement britannique, des conférences qui évaluent à 15 milliards de dollars le coût de la reconstruction du pays sur 10 ans, et une grande assemblée traditionnelle (Loya Jirga) qui devrait être convoquée au printemps par le roi Zaher Shah pour préparer une nouvelle constitution et des élections générales en 2003…

Après les Taleban l’avenir de l’Afghanistan est-il assuré pour autant ?

La seule réponse est de reconnaître lucidement les dangers qui guettent cet avenir tout neuf : urgence du drame humanitaire  en cours, danger de la reprise du grand jeu par les acteurs de toujours, dont certains comme les Russes reviennent en force, urgence des besoins financiers à court terme (100 millions de dollars tout de suite pour permettre au gouvernement intérimaire de fonctionner), danger d’un retour à une régionalisation du pouvoir aux mains de Chefs de guerre, danger de la reprise de la production de pavot à grande échelle et de la criminalisation, difficulté à définir la place qu’occuperons les Pachtoun, les plus nombreux, face aux vainqueurs Tadjiks, Ouzbeks et Hazaras.

Danger enfin, comme le confirme Dominique Moisi, d’une dissipation rapide de l’intérêt de la communauté internationale pour l’Afghanistan, prélude à un nouveau désengagement massif ? 

Après les Taleban, l’Afghanistan est de nouveau au carrefour de tous les enjeux, les siens et ceux de ses voisins. Au-delà, comme le résume Alain Boinet en conclusion, nous devrons à ce pays de nous avoir appris que nous sommes coresponsables de ce qui se passe dans le monde, et enfin que la solidarité est appelée à devenir un élément essentiel des relations internationales de demain.

Pour savoir plus sur L’IFRI, consulter le site www.ifri.org


fermer la fenêtre
Accueil | Qui sommes-nous ? | Nos Missions | Nous Rejoindre | Actualités | Aider | Cont@ct
English Version | Recommander ce site | Plan du site