Témoignage de Hélène Barroy

Hélène, tu effectues un retour forcé (mais provisoire) de Côte d'Ivoire en raison des vives tensions sur place. Dans quelles conditions avez vous évacué Abidjan ?

Nous étions trois volontaires à Abidjan lors des événements de novembre dernier, Benoit, coordinateur logistique, Joseph, assistant hydraulicien, et moi-même en tant que chef de mission. Nous avons passé une semaine sous tension dans la capitale, tout d'abord dans notre maison puis regroupés avec d'autres ONG chez Médecins Sans Frontières Hollande avant d'être évacués par la force Licorne au 43ème BIMA. Nous avons ensuite passé une nuit dans ce camp militaire puis une nuit à l'aéroport avant de rejoindre Roissy-Charles De Gaulle le 11 novembre où l'accueil était assuré par diverses associations (Croix Rouge, Secours Catholique…). Mais nous n'étions tout de même pas les plus à plaindre face aux familles et enfants en bas âge vêtus uniquement d'un short et d'un débardeur ! Pour nous c'était plus un retour avant un meilleur départ pour soutenir les populations victimes de la crise, alors que les familles de résidants français qui étaient parfois installées depuis plus de 20 ans dans le pays perdaient beaucoup, tant matériellement que moralement.
Trois autres volontaires, en charge des différents programmes que nous menons dans le pays, ont été évacués temporairement, quant à eux, vers le Libéria car leurs bases de travail, Guiglo et Toulepleu, rendaient plus simple et plus sécurisé l'accès au Libéria voisin qu'à la capitale agitée. Ils ont été accueillis par les équipes de SOLIDARITES qui travaillent actuellement à Harper et Monrovia.

Est ce que le personnel ivoirien continue de travailler ?

Effectivement, notre personnel ivoirienest toujours en place et a fait preuve, comme à l'accoutumée, de beaucoup de courage, de bonne volonté et d'organisation pendant et après les événements. Nous maintenons un contact quotidien avec eux pour la gestion des affaires courantes. Ils attendent bien entendu le retour des expatriés et la reprise des programmes sur lesquels ils sont énormément investis.

Comment définirais tu la situation humanitaire dans le pays ?

La Côte d'Ivoire a une situation humanitaire vraiment particulière. Le pays faisait figure de modèle de développement économique dans la sous-région jusqu'à ces dernières années. Depuis 2000, il traverse une crise sans précédent qui mêle à la fois des enjeux économiques (café-cacao), ethniques (exacerbation des tensions entre les ethnies ivoiriennes, et surtout, entre nationaux et étrangers : Burkinabés et Maliens en particulier) et politiques (conflit entre les ex-Houphouetistes et les partisans de la gauche ivoirienne). Les événements de 2002 qui ont conduit à la partition actuelle du pays ont figé la situation à tous points de vue : plus d'accès aux services publics fondamentaux dans le Nord, pas d'entente politique entre les Forces Nouvelles (ex-rebelles) et les Forces Gouvernementales (proches du Président Gbagbo) sur l'issue de la crise (pas de réformes politiques, pas de désarmement), crise dans les plantations de café-cacao, maintien des tensions avec conflits sporadiques entre les ethnies et les différentes nationalités, rancœur contre les Français amalgamés à la Force Licorne accusée de soutenir à tour de rôle le Sud ou le Nord.
Les derniers événements de novembre ont atteint des niveaux de violence non négligeables à Abidjan ou au Nord du pays mais aujourd'hui la situation semble se normaliser, sans qu'aucun changement politique majeur ne soit intervenu. La situation des populations, en particulier les plus isolées du Nord et de l'Ouest, ne peut donc que s'aggraver dans les mois qui viennent.

Peux tu nous parler des programmes de SOLIDARITES à Toulepleu et à Guiglo ? Quels sont les enjeux, les objectifs ? Quels sont les résultats actuels ?

SOLIDARITES développe actuellement des programmes d'assistance dont l'objectif est d'accompagner le retour des populations qui avaient été déplacées en raison des événements de 2002, c'est-à-dire améliorer les conditions de retour dans les villages pour les familles déjà rentrées et inciter celles qui se trouvent toujours en brousse ou au Libéria à se réinstaller dans leur village d'origine. Pour cela, nous menons des programmes d'eau et d'assainissement dans 63 villages (réhabilitation de 119 pompes, 138 puits et construction de 1200 latrines), de sécurité alimentaire dans 45 villages (appui à la riziculture, au petit élevage et au maraîchage) et de réhabilitation d'écoles dans 16 villages. Ces deux programmes sont développés dans les départements de Toulepleu et de Blolequin, tous deux dans la région du Moyen Cavally, Ouest ivoirien. Les deux programmes étaient bien avancés à l'heure de notre évacuation temporaire et doivent se terminer, soit à la fin de l'année 2004 pour ce qui est de Bloelquin, soit fin juillet 2005 pour Toulepleu. Au vu du contexte actuel, nous sommes plus que jamais convaincus de l'utilité de ces programmes qui influent réellement sur le retour des populations (nous avons vu en effet le quasi-retour des populations déplacés au courant de cette année). Alors qu'aujourd'hui certaines familles ont repris le chemin du Libéria, nous souhaitons vivement poursuivre et renforcer nos actions dans ce sens, même si le soulagement des conditions de vie des familles ne sera pas total si la situation politique générale n'évolue pas.