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Jean Yves Dana, journaliste
au magazine OKAPI, est parti au Darfour avec les équipes
de SOLIDARITES. Impressions :
Choses vues au Darfour
Je suis journaliste à OKAPI,
un magazine destiné aux 11-15 ans. Quand on occupe un tel poste,
on ne s'attend pas forcément à être envoyé en reportage au Darfour,
cette province soudanaise que l'ONU a décrétée "plus grande
catastrophe humanitaire du moment". En octobre dernier, pourtant,
grâce à SOLIDARITES, j'ai eu cette opportunité. Pas pour "couvrir"
la guerre, mais pour suivre le travail des volontaires de SOLIDARITES,
pour partager quelques jours leur existence, voir et raconter.
Imaginer
le Darfour, avant le départ, c'est se représenter rien d'autre
que l'extrême détresse humaine. Dans cette région de 6 millions
d'habitants, on compte, depuis deux ans, plus de 70.000 morts
et 1,5 millions de " déplacés " à cause de la guerre. " Déplacés
" ; un euphémisme pour dire qu'en quelques mois, un quart de
la population a été chassée de chez elle à coup d'intimidations
et de terreur : pillages, incendies, massacres perpétrés par
les "Janjaweeds", ces milices armées que l'on dit aujourd'hui
incontrôlables... Voilà pour la réalité des chiffres, celle
qu'on connaît avant de partir. Restait à ouvrir les yeux sur
le Darfour réel, celui qui ignore les statistiques et qui nous
tend la main.
Le Darfour, on commence par
le survoler à bord d'un avion des Nations Unies. Immensité ocre,
désertique, plate, brûlante. " Un territoire grand comme la
France ". Je n'en aurai qu'un infime aperçu, de la taille d'un
département. Je verrai Nyala, la grande ville du Sud, et Nertiti
et Muhajaria, les deux camps où SOLIDARITES a installé ses bases
de terrain, à une centaine de kilomètres de Nyala. Le premier
représente 30 000 bénéficiaires au Nord-Ouest, le second 35.000
bénéficiaires à l'Est. Je jette aussi un oeil à l'organigramme
de SOLIDARITES sur place : dix volontaires pour aider tant de
monde...
Nyala, la base logistique
arrière de SOLIDARITES, où les volontaires rongent leur frein.
Car tant qu'on est à Nyala, on n'est pas sur le terrain ! C'est
ce que m'explique Mathieu, responsable de base à Nertiti. La
veille, la tension était montée là-bas, et les humanitaires
étaient " menacés " : en langage sobre, cela signifie qu'on
a tiré sur leur voiture... Mathieu a dû rentrer d'urgence à
Nyala, et en attendant de repartir, il prend son mal en patience
en travaillant derrière son ordinateur.
Kim, chef de mission de SOLIDARITES
au Soudan, m'explique que je ne pourrai pas me rendre à Nertiti
: pas question de faire courir des risques inconsidérés aux
équipes. En guise de consolation, je regarde les photos de Mathieu,
sur son ordinateur. Surprise : Nertiti, c'est " un coin de paradis
sur terre s'il n'y avait pas la guerre ", me dit-il. La région
du Jebel Mara, où se trouve le village, offre des paysages stupéfiants
: des montagnes verdoyantes aux frais torrents. " Le Darfour
est une province plus diverse qu'on ne croit ", m'explique Magali,
hydrogéologie de formation et responsable " Watsan " (Eau et
assainissement) à SOLIDARITES, elle aussi présente à Nyala,
" Mais quand survient une crise humanitaire où des dizaines
de milliers de personnes se rassemblent dans des camps, il faut
faire face à la même urgence partout : le problème crucial de
l'approvisionnement en eau potable. Et l'eau, nous devons la
prendre là où elle se trouve, dans les nappes souterraines...
" A Nyala, Magali forme un
tandem de choc avec Bruno, directeur technique de la société
PAT-drill, spécialiste dans le matériel de forage. A 50 ans,
Bruno a fait jaillir l'eau dans toutes les parties du monde.
Sa présence à Nyala est liée à un heureux évènement sur le point
d'arriver. Grâce à un partenariat avec le Ministère Français
des Affaires Etrangères, SOLIDARITES a acquis une foreuse (pour
60.000 dollars environ) qui permettra d'installer de nouvelles
pompes hydrauliques au Darfour. La machine doit arriver d'un
jour à l'autre ! En attendant, avec une passion communicative,
Bruno enseigne son métier à une équipe soudanaise recrutée par
SOLIDARITES. Magali suit le cours assidûment.

Bruno forme l'équipe
soudanaise à l'utilisation d'une foreuse. D'abord la
théorie, puis la pratique.
Je les laisse à leur formation
et je file avec Kim pour Muhajaria : 120 kilomètres de piste
qui, dans le meilleur des cas, s'effectuent en 3 heures sous
un soleil de plomb. Le village de Muhajaria sert de base au
SLA, l'une des rebellions en guerre contre le gouvernement.
De Nyala à Muhajaria, on passe donc d'une zone gouvernementale
à une zone rebelle. Cela se traduit par un franchissement de
Check Points. Certains jours, ça passe tout seul, parfois, c'est
plus délicat. Aujourd'hui, ça passe.
A
Muhajaria s'active l'autre partie de l'équipe " darfourienne
" de SOLIDARITES : Helois, Jean-Paul, Yolaine, Harriet et Marie-José
s'apprêtent ˆ vivre leur première journée de distribution de
nourriture, un moment crucial de leur présence. A deux pas de
la maison où ils logent, l'impressionnant approvisionnement
alimentaire acheminé par le PAM attend d'être réparti : des
dizaines de tonnes de sacs de céréales, de " CSB " ("Corn Soja
Blend", des farines vitaminées), de sel et de pois secs, des
centaines de bidons d'huile. De quoi alimenter plus de 35.000
personnes pendant un mois. " Pour éviter la cohue, nous convoquons
chaque jour lesbénéficiaires en fonction du nombre de personnes
dans leur famille ", explique Helois, responsable de la distribution.
Helois est le premier chez
SOLIDARITES à avoir découvert
le
camp de Muhajaria, six semaines plus tôt. "C'était mon premier
camp et ce fut un choc ", se souvient-il, " les 35.000 déplacés
étaient totalement démunis, certains n'avaient rien d'autre
que de l'herbe bouillie à se mettre sous la dent. Tout de suite,
nous avons décidé de remettre une proposition d'action au Programme
Alimentaire Mondial des Nations Unies (PAM). Ils livraient la
nourriture et SOLIDARITES prenait en charge la distribution..."
Le résultat est là : Jour après jour, des milliers d'hommes
et de femmes repartent le sourire aux lèvres, emportant de quoi
tenir jusqu'au mois prochain, de quoi espérer jusqu'à la fin
de la guerre.
Grâce à l'action de SOLIDARITES,
la situation se stabilise à Muhajaria. Cela saute aux yeux.
Mais qui va en parler ? " Notre compétence d'humanitaires, c'est
d'évaluer un besoin au moment où la crise la plus grave n'a
pas eu lieu, et d'agir dans l'urgence, pour qu'on n'atteigne
pas ce moment critique. " Tout est dit : l'efficacité de SOLIDARITES
et les raisons pour lesquelles vous n'en entendrez (sans doute)
jamais parler au 20 heures...
Il
me faut rentrer à Nyala car la foreuse de SOLIDARITES est annoncée.
Son arrivée coïncide avec ma dernière journée au Darfour, je
ne la verrai pas fonctionner à Muhajaria, comme je l'avais espéré,
mais voir le visage réjoui de Magali me suffit pour comprendre
ce que cela va changer. D'autant que j'ai vu aussi l'eau croupie,
infestée de bactéries, mortellement infectée, que les enfants
absorbent dans le camp. De l'eau, du poison... Alors, que cette
machine de 2 tonnes soit là, capable sous peu d'apporter de
l'eau potable.
Plus tard, dans l'avion qui
me ramène, je me dis que j'ai vu des gens utiles à d'autres
gens, et qu'ils sont là grâce à d'autres gens encore. Une grande
chaîne. Un mot me vient à l'esprit, tout simple : solidaire.
Jean-Yves Dana