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Attention au Darfour Docteur Kouchner.

Le Président de la République , Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner, notre Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, ont fait du Darfour au Soudan une priorité de leur politique extérieure. Ils veulent aller vite et fort tant ne rien faire n'est pas une solution. Ce sera une bonne nouvelle pour le Darfour, à condition que cela marche et comment ne pas le souhaiter. C'est tout l'enjeu de la Conférence internationale du groupe élargi sur le Darfour le 25 juin à Paris.

Pour nous, humanitaires engagés depuis des années dans les secours à la malheureuse population du Darfour, toute initiative, pour bienvenue qu'elle puisse paraître, doit s'apprécier à l'aune des conséquences possibles pour les populations, succès ou échec. Nous avons appris avec modestie que ce n'est ni simple, ni rapide, et qu'il n'est pas, dans ce domaine, de solution facile du type « y a qu'a faut qu'on ».

Quand Bernard Kouchner était encore un « french doctor », il réclamait au nom du devoir d'ingérence d'être entendu des décideurs politiques. Aujourd'hui qu'il est Ministre, je l'invite amicalement et à son tour à prendre un peu de son temps précieux, pour écouter ce que les humanitaires ont a lui dire.

D'emblée, nous lui avons dit unanimement que le projet de corridor humanitaire, qui peut être utile au Tchad ou ailleurs, n'apportait pas de valeur ajoutée au Darfour même, où une très grande opération d'aide est en cours avec plus de 10.000 humanitaires, expatriés et Soudanais des ONG, du CICR et des Nations Unies. Un pont aérien et terrestre extrêmement conséquent y fonctionne bien au quotidien, puisqu'il ravitaille 2,1 millions de personnes déplacées par la violence, ainsi qu'à une partie des deux millions d'autres résidents qui nécessitent une assistance, notamment en brousse.

Ceci étant, le constat général que nous faisons, c'est que le nombre de déplacés ne cesse d'augmenter (300.000 de plus en un an au 1 avril selon UNOCHA), que beaucoup des sites d'accueil sont surchargés, comme à Nyala, et qu'il manque parfois des ressources essentielles, comme de l'eau potable à El Fasher ou à Seleah, où il faut attendre 12h pour remplir un jerrycan. Enfin, il n'y a aucun retour des déplacés vers leurs villages du fait de l'insécurité.

Aujourd'hui, nous disons à Bernard Kouchner que nos priorités résident dans l'accès aux populations par les acteurs humanitaires, et qu'il est essentiel que soient mis en oeuvre l'engagement des autorités soudanaises avec John Holmes, le coordinateur humanitaires des Nations Unies, sur la facilitation des divers obstacles administratifs et pour l'accès aux populations. Cela doit engager tout autant les mouvement rebelles.

L'effort international pour l'aide humanitaire, qui est pourtant significatif, doit être réellement renforcé en termes de capacités d'action des acteurs opérationnels car elle n'est pas globalement suffisante. D'autre part, la saison agricole des pluies qui commence, et qui va durer de juin à novembre nécessite rapidement de grandes distribution de semences (mil, sorgho,..), ainsi que de rations alimentaires aux paysans. C'est vital et urgent.

Dans cette perspective, et pour atteindre à tout moment des populations isolées, voire menacées, nous devons gagner en mobilité. Pourquoi ne pas envisager un dispositif du type « réponse rapide », avec des acteurs humanitaires expérimentés et indépendants (ONU, ONG, CICR), comme nous le faisons depuis des années avec SOLIDARITES en RDC/Ituri, en disposant pour cela d'hélicoptères et de relais terrestres avec des stocks pré-positionnés.

Si l'aide humanitaire est vitale, alors que les combats continuent avec leur lot d'exactions, de crimes et de populations chassées de leurs villages, nous savons bien aussi que seule une solution politique conduira à la paix. Et , si les humanitaires sont par nature indépendants et ne sont pas en charge de la diplomatie, leur connaissance du contexte, des acteurs et leur expérience peuvent aussi être utiles aux négociateurs.

C'est ainsi, pour positif que soit l'accord des autorités soudanaises relatif au déploiement d'une « force hybride » Union Africaine/ONU, que nous pensons que cela ne sera pas décisif s'il n'y a pas un véritable accord de paix entre tous les belligérants.

D'autre part, le précédent accord de paix d'Abuja du 5 mai 2006, qui n'a pas réussi, est une leçon à méditer qui souligne assez que les pressions sur les signataires et l'accélération forcée des pourparlers ne sont pas des conditions suffisantes pour réussir.

Sur place, au Darfour, nous constatons aussi que le niveau national du conflit est sérieusement compliqué et imbriqué par une multitude de conflits locaux entre sédentaires et nomades, entre tribus et territoires, pour l'accès aux pâturages et à l'eau, et qu'aujourd'hui les Nations Unies semblent trop miser sur la seule « force hybride » qui crée beaucoup d'espoirs dans les populations victimes du conflit, au risque de beaucoup les décevoir à l'avenir, du fait de la méconnaissance des mécanismes conflictuels à l'œuvre localement et des réponses à apporter à ceux-ci.

Enfin, nous souhaitons demander à Bernard Kouchner que l'action politique pour la paix soit au service des secours humanitaire et non l'inverse. Nous pensons même qu'il est impératif que l'aide humanitaire soit sanctuarisée pour que des secours suffisants atteignent toutes les populations menacées, en attendant une solution politique d'une paix durable.

Celle-ci est d'autant plus décisive que des millions de femmes, d'hommes et d'enfants déplacés qui survivent au Darfour l'attendent pour rentrer enfin pacifiquement chez eux et nous nous engageons à les raccompagner quand ils le pourront.

Alain Boinet.

Directeur général et fondateur de SOLIDARITES
Association humanitaire internationale
www.solidarites.org

 




" Darfour, sortir du piège infernal "


[Pour lire le texte initial et complet de cette tribune, cliquez ici.]

QUOTIDIEN LIBERATION, vendredi 23 mars 2007
Par Alain BOINET, directeur général et fondateur de SOLIDARITES.

Au Darfour, la paralysie gagne dangereusement l'ensemble de l'aide humanitaire internationale du fait de l'insécurité. Cette paralysie pourrait conduire à une véritable asphyxie humanitaire pour de nombreuses populations. Ce serait dramatique. Pour y faire face dès maintenant, en attendant un accord politique durable, pourquoi ne pas distinguer la solution politique d'une solution humanitaire ? Avec Solidarités, association d'aide humanitaire internationale, je viens de passer deux semaines au Darfour, où j'ai pu constater que ce processus se poursuit inexorablement. Pire. Si l'accord de paix (APD) du 5 mai 2006 à Abuja avait fait naître quelques espoirs, aujourd'hui la situation est encore plus complexe qu'avant.

Nous sommes dans un piège infernal. D'une part, l'accès aux populations se réduit comme peau de chagrin et un tiers du territoire est devenu inaccessible à l'aide humanitaire selon les Nations unies (Ocha). D'autre part, l'insécurité et les incidents quotidiens qui frappent la communauté humanitaire sont en train de paralyser celle-ci. Vols de véhicules, viols, simulations d'exécution, arrestations suivies de violences, meurtre de personnels soudanais des ONG, la «ligne rouge» est de plus en plus fréquemment franchie, le danger vient de partout et beaucoup d'acteurs humanitaires ont réduit, voire gelé, leurs activités. Le projet de corridor humanitaire de Bernard Kouchner se heurte à une réalité opérationnelle. Ce n'est pas d'un corridor dont nous avons besoin, mais de plusieurs dizaines de voies d'accès sur un territoire grand comme la France et dénué d'infrastructures, et où les populations vulnérables se dispersent et se regroupent pour tenter d'échapper aux exactions. La solution principale est sur place au Darfour. Il pourrait être judicieux de découpler la solution politique de la solution humanitaire. Bien sûr, la solution au conflit réside dans un accord politique négocié durable. Mais nous ne pouvons pas attendre, car le temps presse. Il faut alors obtenir un engagement de toutes les parties à sanctuariser prioritairement l'ensemble de l'aide humanitaire sans attendre un accord politique, qui est essentiel mais qui traîne en longueur. Dans ce but, les ONG ont une grande responsabilité à assumer. Nous devons tout faire pour regagner l'espace humanitaire indispensable pour accéder aux populations en danger. Et puis, il y a une occasion à ne pas manquer. John Holmes, nouveau coordinateur humanitaire des Nations unies, se rend fin mars au Soudan. Il pourrait obtenir du gouvernement du Soudan et des belligérants un accord sur la sécurisation de l'aide humanitaire aux populations conformément au droit humanitaire international. John Holmes pourrait également inciter fortement l'UNMIS (Mission des Nations unies au Soudan) et l'AMI (Mission de l'Union africaine au Soudan) qui dispose de 7 000 hommes sur place, à réagir pour renforcer la sécurité des populations menacées. Sortir de ce piège mortel est urgent pour éviter que la paralysie ne provoque une catastrophe humanitaire qui viendrait s'ajouter aux mille souffrances provoquées par ce conflit et ses crimes contre l'humanité.


[Texte initial de la tribune]

Darfour, sortons du piège, sanctuarisons l’aide humanitaire.

Je rentre du Darfour où j’ai constaté que la paralysie gagne dangereusement l’ensemble de l’aide humanitaire internationale du fait de l’insécurité. Cette paralysie pourrait conduire à une véritable asphyxie humanitaire pour de nombreuses populations. Ce serait dramatique. Pour y faire face dès maintenant, en attendant un accord politique durable, pourquoi ne pas sanctuariser l’aide humanitaire.

Après 4 ans de conflit au Darfour, la logique de destruction est plus que jamais d’actualité. Ce conflit, considéré par certains comme de basse intensité, aurait pourtant déjà tué 2 à 300.000 personnes et chassé plus de 2 millions d’autres de leurs foyers détruits et près de 4 millions d’habitants sur 6 auraient, selon les Nations Unies, besoin de secours. Combien y aura-t-il de tués, de viols et de déplacés cette année encore?

Car ceci est loin d’être terminé. Avec SOLIDARITES, association d’aide humanitaire internationale, je viens de passer deux semaines au Darfour où j’ai pu constater que ce processus se poursuit inexorablement. Pire. Si l’accord de paix (DPA) du 5 mai 2006 à Abuja avait fait naître quelques espoirs, aujourd’hui la situation est encore plus complexe qu’avant.

Nous sommes dans un piège infernal. D’une part, l’accès aux populations ne cesse de se réduire comme peau de chagrin et un tiers du territoire est ainsi devenu inaccessible à l’aide humanitaire selon les Nations Unies (OCHA).

D’autre part, l’insécurité et les incidents quotidiens qui frappent la communauté humanitaire, sont en train progressivement de paralyser celle-ci. Vols de véhicules, viols, simulations d’exécution, arrestations suivie de violences, meurtre de personnels soudanais des ONG, la « ligne rouge » est de plus en plus fréquemment franchie, le danger vient de partout et beaucoup d’acteurs humanitaires ont réduit, voire gelé, leurs activités.

Mais le pire est peut être à venir au printemps. Ainsi, j’étais récemment dans la zone de Muhajeria, au sud Darfour. Suite à de nouvelles attaques au mois de février des localités de Motowred et N’Gabo, les rares points d’eau ont été détruits et des milliers de familles se cachent dans la brousse avec de maigres réserves. De plus, la ville de Muhajeria elle-même où nous secourrons 5O.OOO personnes est incertaine, et le maintien des deux seules ONG présentes est aléatoire.

Il en est de même dans la région montagneuse du Jebel Marra à l’ouest du Darfour où j’ai pu constater, à Kutrum et Boldun, les destructions causées par les attaques récentes des Janjawids (cavaliers arabes armés). Là et ailleurs, à Derabat, Golo ou Guildo, ces attaques ont provoqué la fuite d’environ 35.000 personnes qui vivent dans des grottes de montagne sans secours extérieurs ! Durant une assemblée des cheikhs (chefs coutumiers) à laquelle je participais à Kutrum, ceux-ci m’ont pressé de leur apporter de toute urgence de l’eau potable et une aide alimentaire.

Enfin, la période de soudure agricole, entre la fin de la saison sèche et la saison des pluies qui commence en juin, est une période de vulnérabilité pour les populations. Cette année, elle commencera plus tôt du fait des pillages et destructions de nombreuses récoltes et villages et les paysans risquent bien de devoir manger leurs semences pour survivre.


A partir de là, deux scénarios se présentent à nous aujourd’hui. Ou bien, nous risquons de connaître prochainement en brousse des poches isolées de disette, voire de famine, au risque que les secours ne puissent y accéder. Ou bien, nous verrons affluer des vagues de déplacés vers les camps dans les villes, au risque que ceux-ci aspirent tous les habitants des zones rurales.

Par ailleurs, l’aide humanitaire ne doit pas oublier les tribus arabes et leurs besoins qui ont été trop négligés. C’est aussi une manière de faciliter les relations entre les populations noires et arabes.

Le projet de corridor humanitaire de Bernard Kouchner, qui est le bienvenu, se heurte à une réalité opérationnelle. Ce n’est pas d’un corridor dont nous avons besoin, mais de plusieurs dizaines de voies d’accès sur un territoire grand comme la France et dénué d’infrastructures et où des populations vulnérables se déplacent pour tenter d’échapper aux exactions. La solution principale est sur place au Darfour, au Soudan.

Bien sur, la solution au conflit réside dans un accord politique négocié durable. Mais nous ne pouvons pas attendre car le temps presse. Il faut alors obtenir un engagement de toutes les parties à sanctuariser prioritairement l’ensemble de l’aide humanitaire sans attendre un accord politique, qui est essentiel et urgent mais qui traine en longueur.

Les responsables politiques, à commencer par le Président de la République, sont interpellés pour secourir les populations du Darfour. De même que le Secrétaire Général de l’ONU, M. Ban Ky moon et M. John Holmes, nouveau Coordinateur Humanitaire des Nations Unies qui est actuellement au Soudan ou il doit négocier en priorité avec les belligérants une sanctuarisation de l’aide humanitaire, c'est-à-dire la garantie de sécurité et d’accès des secours humanitaires à toutes les populations du Darfour.

Dans ce but, les ONG ont aussi une grande responsabilité à assumer. Nous devons tout faire pour regagner l’espace humanitaire indispensable pour accéder aux populations en danger.

Sortir de ce piège mortel est urgent pour éviter que la paralysie ne provoque une catastrophe humanitaire qui viendrait s’ajouter aux mille souffrances provoquées par ce conflit et ses crimes contre l’humanité.


Alain Boinet.
SOLIDARITES.
Association humanitaire internationale.
Directeur général et fondateur.
www.solidarites.org

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