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QUOTIDIEN LIBERATION, vendredi 23 mars
2007
Par Alain BOINET, directeur général et fondateur
de SOLIDARITES.
Au Darfour, la paralysie
gagne dangereusement l'ensemble de l'aide humanitaire internationale
du fait de l'insécurité. Cette paralysie pourrait
conduire à une véritable asphyxie humanitaire
pour de nombreuses populations. Ce serait dramatique. Pour y
faire face dès maintenant, en attendant un accord politique
durable, pourquoi ne pas distinguer la solution politique d'une
solution humanitaire ? Avec Solidarités, association
d'aide humanitaire internationale, je viens de passer deux semaines
au Darfour, où j'ai pu constater que ce processus se
poursuit inexorablement. Pire. Si l'accord de paix (APD) du
5 mai 2006 à Abuja avait fait naître quelques espoirs,
aujourd'hui la situation est encore plus complexe qu'avant.
Nous sommes dans un piège
infernal. D'une part, l'accès aux populations se réduit
comme peau de chagrin et un tiers du territoire est devenu inaccessible
à l'aide humanitaire selon les Nations unies (Ocha).
D'autre part, l'insécurité et les incidents quotidiens
qui frappent la communauté humanitaire sont en train
de paralyser celle-ci. Vols de véhicules, viols, simulations
d'exécution, arrestations suivies de violences, meurtre
de personnels soudanais des ONG, la «ligne rouge»
est de plus en plus fréquemment franchie, le danger vient
de partout et beaucoup d'acteurs humanitaires ont réduit,
voire gelé, leurs activités. Le projet de corridor
humanitaire de Bernard Kouchner se heurte à une réalité
opérationnelle. Ce n'est pas d'un corridor dont nous
avons besoin, mais de plusieurs dizaines de voies d'accès
sur un territoire grand comme la France et dénué
d'infrastructures, et où les populations vulnérables
se dispersent et se regroupent pour tenter d'échapper
aux exactions. La solution principale est sur place au Darfour.
Il pourrait être judicieux de découpler la solution
politique de la solution humanitaire. Bien sûr, la solution
au conflit réside dans un accord politique négocié
durable. Mais nous ne pouvons pas attendre, car le temps presse.
Il faut alors obtenir un engagement de toutes les parties à
sanctuariser prioritairement l'ensemble de l'aide humanitaire
sans attendre un accord politique, qui est essentiel mais qui
traîne en longueur. Dans ce but, les ONG ont une grande
responsabilité à assumer. Nous devons tout faire
pour regagner l'espace humanitaire indispensable pour accéder
aux populations en danger. Et puis, il y a une occasion à
ne pas manquer. John Holmes, nouveau coordinateur humanitaire
des Nations unies, se rend fin mars au Soudan. Il pourrait obtenir
du gouvernement du Soudan et des belligérants un accord
sur la sécurisation de l'aide humanitaire aux populations
conformément au droit humanitaire international. John
Holmes pourrait également inciter fortement l'UNMIS (Mission
des Nations unies au Soudan) et l'AMI (Mission de l'Union africaine
au Soudan) qui dispose de 7 000 hommes sur place, à réagir
pour renforcer la sécurité des populations menacées.
Sortir de ce piège mortel est urgent pour éviter
que la paralysie ne provoque une catastrophe humanitaire qui
viendrait s'ajouter aux mille souffrances provoquées
par ce conflit et ses crimes contre l'humanité.
[Texte initial de la tribune]
Darfour, sortons
du piège, sanctuarisons l’aide humanitaire.
Je rentre du Darfour où j’ai constaté que
la paralysie gagne dangereusement l’ensemble de l’aide
humanitaire internationale du fait de l’insécurité.
Cette paralysie pourrait conduire à une véritable
asphyxie humanitaire pour de nombreuses populations. Ce serait
dramatique. Pour y faire face dès maintenant, en attendant
un accord politique durable, pourquoi ne pas sanctuariser l’aide
humanitaire.
Après 4 ans de conflit au Darfour, la logique de destruction
est plus que jamais d’actualité. Ce conflit, considéré
par certains comme de basse intensité, aurait pourtant
déjà tué 2 à 300.000 personnes et
chassé plus de 2 millions d’autres de leurs foyers
détruits et près de 4 millions d’habitants
sur 6 auraient, selon les Nations Unies, besoin de secours.
Combien y aura-t-il de tués, de viols et de déplacés
cette année encore?
Car ceci est loin d’être terminé. Avec SOLIDARITES,
association d’aide humanitaire internationale, je viens
de passer deux semaines au Darfour où j’ai pu constater
que ce processus se poursuit inexorablement. Pire. Si l’accord
de paix (DPA) du 5 mai 2006 à Abuja avait fait naître
quelques espoirs, aujourd’hui la situation est encore
plus complexe qu’avant.
Nous sommes dans un piège infernal. D’une part,
l’accès aux populations ne cesse de se réduire
comme peau de chagrin et un tiers du territoire est ainsi devenu
inaccessible à l’aide humanitaire selon les Nations
Unies (OCHA).
D’autre part, l’insécurité et les
incidents quotidiens qui frappent la communauté humanitaire,
sont en train progressivement de paralyser celle-ci. Vols de
véhicules, viols, simulations d’exécution,
arrestations suivie de violences, meurtre de personnels soudanais
des ONG, la « ligne rouge » est de plus
en plus fréquemment franchie, le danger vient de partout
et beaucoup d’acteurs humanitaires ont réduit,
voire gelé, leurs activités.
Mais le pire est peut être à venir au printemps.
Ainsi, j’étais récemment dans la zone de
Muhajeria, au sud Darfour. Suite à de nouvelles attaques
au mois de février des localités de Motowred et
N’Gabo, les rares points d’eau ont été
détruits et des milliers de familles se cachent dans
la brousse avec de maigres réserves. De plus, la ville
de Muhajeria elle-même où nous secourrons 5O.OOO
personnes est incertaine, et le maintien des deux seules ONG
présentes est aléatoire.
Il en est de même dans la région montagneuse
du Jebel Marra à l’ouest du Darfour où j’ai
pu constater, à Kutrum et Boldun, les destructions causées
par les attaques récentes des Janjawids (cavaliers arabes
armés). Là et ailleurs, à Derabat, Golo
ou Guildo, ces attaques ont provoqué la fuite d’environ
35.000 personnes qui vivent dans des grottes de montagne sans
secours extérieurs ! Durant une assemblée
des cheikhs (chefs coutumiers) à laquelle je participais
à Kutrum, ceux-ci m’ont pressé de leur apporter
de toute urgence de l’eau potable et une aide alimentaire.
Enfin, la période de soudure agricole, entre la fin
de la saison sèche et la saison des pluies qui commence
en juin, est une période de vulnérabilité
pour les populations. Cette année, elle commencera plus
tôt du fait des pillages et destructions de nombreuses
récoltes et villages et les paysans risquent bien de
devoir manger leurs semences pour survivre.
A partir de là, deux scénarios se présentent
à nous aujourd’hui. Ou bien, nous risquons de connaître
prochainement en brousse des poches isolées de disette,
voire de famine, au risque que les secours ne puissent y accéder.
Ou bien, nous verrons affluer des vagues de déplacés
vers les camps dans les villes, au risque que ceux-ci aspirent
tous les habitants des zones rurales.
Par ailleurs, l’aide humanitaire ne doit pas oublier
les tribus arabes et leurs besoins qui ont été
trop négligés. C’est aussi une manière
de faciliter les relations entre les populations noires et arabes.
Le projet de corridor humanitaire de Bernard Kouchner, qui
est le bienvenu, se heurte à une réalité
opérationnelle. Ce n’est pas d’un corridor
dont nous avons besoin, mais de plusieurs dizaines de voies
d’accès sur un territoire grand comme la France
et dénué d’infrastructures et où
des populations vulnérables se déplacent pour
tenter d’échapper aux exactions. La solution principale
est sur place au Darfour, au Soudan.
Bien sur, la solution au conflit réside dans un accord
politique négocié durable. Mais nous ne pouvons
pas attendre car le temps presse. Il faut alors obtenir un engagement
de toutes les parties à sanctuariser prioritairement
l’ensemble de l’aide humanitaire sans attendre un
accord politique, qui est essentiel et urgent mais qui traine
en longueur.
Les responsables politiques, à commencer par le Président
de la République, sont interpellés pour secourir
les populations du Darfour. De même que le Secrétaire
Général de l’ONU, M. Ban Ky moon et M. John
Holmes, nouveau Coordinateur Humanitaire des Nations Unies qui
est actuellement au Soudan ou il doit négocier en priorité
avec les belligérants une sanctuarisation de l’aide
humanitaire, c'est-à-dire la garantie de sécurité
et d’accès des secours humanitaires à toutes
les populations du Darfour.
Dans ce but, les ONG ont aussi une grande responsabilité
à assumer. Nous devons tout faire pour regagner l’espace
humanitaire indispensable pour accéder aux populations
en danger.
Sortir de ce piège mortel est urgent pour éviter
que la paralysie ne provoque une catastrophe humanitaire qui
viendrait s’ajouter aux mille souffrances provoquées
par ce conflit et ses crimes contre l’humanité.
Alain Boinet.
SOLIDARITES.
Association humanitaire internationale.
Directeur général et fondateur.
www.solidarites.org