Entretien avec Véronique Lebourgeois

Le 12 mars dernier, Véronique Lebourgeois s'est rendue pendant un mois dans la région de Bunia en Ituri, au Nord-Est de la République démocratique du Congo (RDC). La mission s'est orientée sur une intervention en urgence auprès des déplacés sur le site de Gina. Elle répond pour nous à quelques questions.

Quelle est la situation actuelle en Ituri ?

Les accords de paix en RDC sont malheureusement non respectés et les populations civiles de l'Ituri sont encore touchées par une recrudescence des combats et des exactions. Ces deux derniers mois, au Nord de Bunia, on a compté près de 120 000 personnes déplacées.

Suite à des attaques, des incendies de villages et des destructions de champs menés dans le Nord de l'Ituri par des milices Lendus (Front des nationalistes et des intégrationnistes) depuis la fin de l'année 2004, de nombreuses familles se sont réfugiées dans et autour des localités de Gina et Lopa, sécurisée fin janvier par les casques bleus de la MONUC (Mission des Nations Unies en République Démocratique du Congo, qui a un mandat de protection civile). Les déplacés sont arrivés par vagues successives depuis le 9 janvier, au rythme des attaques. La zone de Gina abrite près de 30 000 africains répartis sur sept sites (ou quartiers) au lieu des 8 000 habituels.

Plan du site de Gina

Quelles sont les conditions de vie sur le site ?

Les habitants bénéficient de peu d'aide humanitaire, ils se construisent des habitations de fortune (huttes), et l'organisation et l'agencement de ces constructions restent sommaires, sans aménagement d'espaces publics (chemins, zones de défécations…) se formant au gré de l'espace disponible sur plusieurs reliefs distincts, en contrebas du plateau occupé par le camp de la MONUC.

Par ailleurs, les besoins en eau et en assainissement sont les premiers cités par les déplacés. On estime que les habitants et les déplacés de Gina n'ont accès qu'à 1 à 2 litres d'eau/pers/jour
(1) dont la qualité n'est pas satisfaisante, le village de Gina ne disposant que de cinq points d'eau insalubre, dans lesquels les gens se lavent et… boivent ! Ces sources sont totalement insuffisantes et doivent être réhabilitées.

Dans ces conditions, les déplacés de Gina, qui affluent encore de jours en jours, sont très vulnérables et l'hygiène des sites ne peut être assurée.

Quelles sont les conséquences de ces conditions d'accès et d'utilisation à l'eau sur la santé ?

La situation sanitaire était préoccupante, l'augmentation du nombre de diarrhées sanglantes laissait craindre le développement d'une épidémie. Les autres pathologies fréquemment rencontrées sont le paludisme et les infections respiratoires aiguës, ainsi que l'apparition préoccupante de cas de rougeoles chez les enfants.

De plus, le centre de santé de Gina, qui appartient à la zone de santé rurale de Fataki, accueille plus de 70 consultations par jour malgré sa faible capacité d'absorption. Seulement 3 infirmiers et 6 agents de santé communautaires y sont rattachés.

Revenons à toi, quel était l'objet de ta mission ?

Solidarités était sollicité par les partenaires présents à Bunia (ONG, OCHA (Bureau des affaires humanitaires de l'ONU), bailleurs de fonds, etc.) pour intervenir en urgence.
Je devais effectuer deux évaluations pour finaliser une proposition concrète à notre actuel bailleur de fonds, ECHO. Grâce à l'accord oral obtenu rapidement d'ECHO sur le terrain, nous avons pu lancer les activités deux jours après ces évaluations ! C'est un cas assez rare pour SOLIDARITES qui traduit la confiance que nous accorde notre partenaire, mais aussi l'extrême urgence de la situation en Ituri.

Que prévoit ce programme démarré le 15 mars 2005 ?

L'objectif du programme est d'améliorer la santé de ces populations déplacées en mettant en place un minimum sanitaire. Nous devons garantir, d'une part, un approvisionnement en eau potable de 10 litres d'eau/personne/jour au lieu des 2 litres fournis aujourd'hui et, d'autre part, garantir un accès à une hygiène de base pour les déplacés. Il existe des normes à respecter pour garantir les minimums vitaux dans les interventions d'urgence, dans chaque domaine d'activité (eau, assainissement, santé, éducation…), elles nous servent de guide pour définir nos objectifs.

D'ici deux mois, nous devons :
- Mettre en place un nombre suffisant de latrines (cabinets) : soit 600 postes sachant qu'il y a environ 50 personnes par poste, et de douches, soit 50 postes.
- Réhabiliter les cinq sources existantes et augmenter la quantité d'eau disponible par la construction de réservoir de stockage sur 3 d'entre elles. (L'eau qui coule en continu durant la nuit pourra être puisée le matin)
- Mettre en place une station de potabilisation (matériel provenant d'anciens programmes à Beni) à partir de la rivière située à quelques kilomètres du site : programme de Water Truking, l'eau sera acheminée par camion.
- Compléter les distributions en produits non alimentaires et organiser les constructions de l'habitat afin de limiter les risques sanitaires (aménagements d'espaces, de drainages)
- Soutenir le service de soins du centre de santé.

Aujourd'hui, qu'est-ce qui a été mis en place ?

Les travaux ont été démarrés rapidement, notamment grâce au rapatriement d'un stock de matériel d'urgence qui était à Béni depuis les urgences de 2002-2003 : bladders (réservoirs en plastique souples pouvant contenir de 5m³ à 20m³ d'eau, peu encombrants, pratiques à déplacer et rapide à mettre en place), rampes de distribution avec plusieurs robinets, la station de potabilisation qui peut produire jusqu'à 20m³/h ainsi que les produits chimiques qui permettent de traiter l'eau (sulfate d'alumine et chlore). L'insécurité et les contraintes logistiques de la zone ont ralenti notre intervention et j'ai quitté Bunia avant d'avoir pu voir l'eau couler dans le site… Néanmoins, l'équipe continue le travail d'arrache pied, nous avons des techniciens congolais expérimentés et deux volontaires (un logisticien et un hydraulicien) prennent la relève sur le terrain pour renforcer l'action du responsable de la base, Guillaume Sauval, qui fait face à l'ampleur du travail avec brio !


Un premier bilan à ce stade ?

Je suis très fière de la réactivité dont l'équipe SOLIDARITES a fait preuve et de la vitesse à laquelle les décisions, et les bonnes, ont été prises. L'accord d'ECHO n'a été signé que le 6 avril et nous avions commencé le programme trois semaines plus tôt, je m'inquiète seulement du contexte d'insécurité qui risque de freiner nos actions.

Le taux de mortalité au moment de notre intervention était de 7 pour 10 000 habitants par jour, c'est énorme !! Sachant que le seuil " tolérable " dans les situations d'urgence se situe à 1 pour 10 000 et à titre de comparaison ce taux s'élève à 0,03 pour 10 000 en France.


Tu as parlé du contexte d'insécurité, quelles répercutions cela a sur le développement des programmes ?

Les conséquences sont directes pour notre intervention, le " flou " militaire ambiant nous oblige à une grande prudence et malheureusement parfois à renoncer à prendre la route pour aller travailler à Gina. Si les milices se divisent actuellement entre ceux qui se désarment et ceux qui continuent la guerre, le risque majeur pour nous est de rencontrer ces éléments armés, sans contrôle et sans objectif qui n'auront plus rien à perdre et se transformeront en bandits de grand chemin.

Par ailleurs, depuis la mort de neuf casques bleus le 25 février dernier, la MONUC, qui habituellement intervient peu sur le plan militaire, a renforcé la pression auprès des milices, par des attaques ciblées et un ultimatum pour le désarmement. L'information et la coordination avec la MONUC sont, à cet égard, vitales pour les ONG.

Comment les relations entre les ONG s'organisent-elles dans cette situation ?

Parmi les ONG les plus importantes, interviennent avec nous sur le terrain : Atlas, Médecin sans Frontière (division France), Oxfam, ISA, CESVI et COOPI. À Bunia, SOLIDARITES était très attendu par la coordination humanitaire, notamment parce que nous avons montré nos capacités d'intervention dans d'autres provinces du pays. Il y a une très bonne collaboration inter-ONG sur les aspects sécuritaires, les échanges d'information permettent de gérer plus facilement les situations de crise. C'est un élément essentiel pour assurer une bonne réalisation et un bon développement de nos programmes.

 

Notre action en RD Congo


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