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Entretien
avec François Bellet
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François Bellet est parti en tant que Chef de Projet SOLIDARITES pour la réalisation d'un réseau d'eau potable au profit de 170 000 personnes à Beni, en République Démocratique du Congo. Il témoigne : Cela fait une vingtaine d'années que j'alterne les contrats en France et à l'étranger dans le domaine de l'eau. J'ai un passé de militant dans le domaine des relations Nord/Sud. Pour moi, c'est une histoire d'engagement, un choix de vie. Je travaille en entreprise ou en ONG, le plus souvent sur des programmes de développement.
Ce programme s'inscrivait dans les premiers pas de SOLIDARITES en Afrique après sa mission au Rwanda. Ma seconde mission pour SOLIDARITES a eu lieu entre octobre 2004 et fin 2005 ; j'étais responsable de projet en République Démocratique du Congo dans la ville de Beni où nous avons réalisé un important réseau d'eau potable pour 170 000 personnes. Mes expériences SOLIDARITES sont donc marquantes par les défis qu'il a fallu relever à chaque fois. Après ce second projet, j'ai tenté de jeter l'encre et de retravailler comme cadre d'entreprise. Mais je m'ennuyais énormément. C'est pourquoi je repars pour SOLIDARITES, cette fois en tant que chef de mission en République Démocratique du Congo. Le pays est en pleine transition vers la réconciliation nationale avec notamment les élections présidentielles très attendues de juin 2006.
Il faut être objectif. La majorité des installations existantes sont hors-services. En humanitaire d'urgence, des vies sont en jeu dans l'immédiat. Il n'y a pas de prétention à la durabilité. En post urgence et plus généralement, y compris sur les programmes de développement, la réflexion sur la pérennisation des infrastructures est souvent bâclée. Ceci conduit à une grande fragilité des équipements. Ils tombent en panne rapidement, souvent dans un délai de six mois à un an après leur installation. L'aide technique est trop souvent parachutée, il n'y a pas d'adéquation avec le tissu social local. Pour la durabilité des installations, les projets doivent s'inscrire dans un processus de concertation avec les entités étatiques, les collectivités locales, la société civile et la population.
En tant que Responsable du projet Beni, peux-tu retracer pour nous la genèse de ce projet exceptionnel ? SOLIDARITES est présente en RDC depuis 2000. A Beni, elle effectuait des programmes hydrauliques d'urgence ou de post urgence : petits ouvrages classiques d'eau potable. La ville a fait la demande à beaucoup d'ONG d'une réhabilitation d'un vieux réseau d'eau qui alimentait la partie privilégiée de la ville. SOLIDARITES a accepté cette mission sur le financement Union Européenne en réorientant le projet pour l'ensemble de la population pauvre de Beni. C'est une ville dont le nombre d'habitants a explosé du fait de l'insécurité des campagnes environnantes. Une autonomie politique momentanée a favorisé la naissance du projet. En matière de traitement d'eau potable, deux techniques classiques existent : le traitement biologique et le traitement physico chimique. Le premier a été rejeté par la société nationale de l'eau car le lavage de la masse filtrante apparaît de fait très souvent délaissé car trop contraignant. Le second système aurait nécessité un investissement et une maintenance trop lourds au regard aussi de l'expérience en RDC. SOLIDARITES a donc proposé un système novateur, plus facile à prendre en main par les locaux, la rétrofiltration biologique. Il y a eu un échange riche avec les partenaires institutionnels du projet. De même, la mise en place d'« hyper bornes-fontaines » au lieu des bornes-fontaines classiques répondait aux attentes de la population : la pose de 10 robinets et d'un réservoir d'une plus grande capacité diminuent considérablement le temps d'attente aux heures traditionnelles de puisage. Au total, le projet comprend 5 captages de rivières dans les collines, plusieurs adductions d'environ 10 km , la station de potabilisation, des réservoirs de stockage, 50 km de réseaux de distribution en ville avec 40 passages de rivières et 84 hyper bornes-fontaines, une pour 2000 habitants.
événementiel, cérémoniel. Nous avons fait un gros travail d'information de la population à travers les médias, les cérémonies de début de travaux organisées par les locaux eux-mêmes ont constitué une réelle appropriation d'ouvrage collectif !
Quelles ont été les contraintes, les difficultés et les temps forts de ce projet ? Je suis arrivé à mi-chemin dans le montage du projet. Pour SOLIDARITES, monter un projet avec des coûts de réalisation aussi énormes était nouveau. Les contrats mettaient du temps à être signés. Le défi a finalement été relevé mais tout cela a été très dur. Les études de faisabilité sont normalement réalisées préalablement à la réalisation des travaux et supposent des mois de travail pour un projet de cette ampleur. Le chantier des 84 hyper bornes-fontaines construites simultanément dans la ville en trois semaines restera inoubliable. L'approvisionnement en ciment s'est déroulé en flux tendu par autant de taxis motos. Préalablement, les mamans avaient collecté bénévolement en trois mois les matériaux de construction (pierres, gravier, sable). Et que dire du chantier final d'une semaine avec 10.000 personnes en ville pour le terrassement et la pose de 30 Km de réseau. Un autre moment fort se caractérise par les réunions de définition des règles du jeu pour la gestion des bornes fontaines : le prix de l'eau, le mode de paiement, l'instance de concertation nouvelle entre les différents acteurs. Par exemple, on a décidé que les gestionnaires des bornes fontaines paieraient chaque jour au service de distribution d'eau potable leur quantité vendue avec un petit bénéfice à la population. En Afrique en général, c'est le paiement mensuel qui est de rigueur, mais ce système ne marche pas. Si un gestionnaire conserve trop d'argent sur lui, il va être sans cesse sollicité. Les contraintes locales sont souvent ignorées. A cause du stress quotidien sur les programmes, on ne voit pas assez les contraintes des autres. L'implication et l'appropriation sociale font émerger la notion de devoir et droit du citoyen exigeant que les services de l'Etat fonctionnent. Il y a dès lors naissance d'un contre pouvoir pour une obligation de résultat en matière de services publics. C'est la forme des interventions qui en oriente le fonds essentiel. C'est ce que nous enseigne la symbolique de l'eau : tenir compte du terrain social pour comprendre « comment l'eau va couler », raisonner d'amont en aval pour ajuster ses actions aux bénéficiaires finaux, travailler dans la transparence et offrir la parole et la reconnaissance à ceux qui habituellement ne l'ont pas .
Peux-tu nous parler du rôle des femmes dans l'implication des communautés et des autorités locales sur ce projet plus en détail ? L'enjeu de ce projet repose d'abord sur les femmes et les enfants qui effectuent quotidiennement les corvées d'eau. La finalisation du projet signifie réduire cette cornée de 4 heures à 20 minutes. Cela crée plus de temps libre pour des activités rémunératrices ou sociales. Les femmes ont collecté et porté bénévolement les matériaux de construction des bornes fontaines. En forme de reconnaissance, elles ont été contractées pour la collecte, la pose et le remblai du lit enrobant les 30 kilomètres de réseau. Les petites filles et les petits garçons étaient présents derrière leurs mères tout ce temps. Cet évènement restera inscrit dans les mémoires des femmes, de la ville, du pays.
port des produits agricoles. A Beni, un bandeau d'attache sur le front leur permet de porter des charges extrêmement lourdes, jusqu'à plus de 50 kilos, dans une position penchée en avant. Cette sangle finit par leur entailler légèrement l'os du front. SOLIDARITES poursuit un soutien institutionnel à la gestion du système. Le grand défi citoyen réside dans la pérennisation de cette concertation avec la société civile. La population doit pouvoir continuer à jouir d'un cadre officiel où exprimer sa parole. La population qui s'implique est plus sincère, plus légitime que certaines autorités étatiques. Les hommes acceptent d'être représentés par des femmes car elles ont été leaders dans la gestion des travaux. Elles bénéficient désormais d'une reconnaissance sociale officielle.
En quoi le système de rétrofiltration biologique est-il novateur et pourquoi était-il particulièrement adapté à ce projet ? Dans le système classique de filtration, l'eau n'est filtrée qu'une fois par une masse filtrante volumineuse, ce qui suppose un entretien très lourd de lavage du sable. Le système de rétrofiltration utilisé à Beni fait passer l'eau 6 fois à travers un petit volume de sable filtrant. Une couche superficielle de « bonnes » bactéries vient détruire les bactéries pathogènes et rend ainsi l'eau des rivières parfaitement potable. La maintenance s'effectue facilement chaque mois en quelques heures par simple passage d'un jet d'eau sous pression. L'investissement en génie civil est comparativement beaucoup moins lourd qu'avec un traitement biologique classique. Et le système s'avère au final très peu consommateur d'énergie en comparaison du traitement physico chimique.
Quel impact sur la vie des habitants de Beni le projet va-t-il avoir maintenant qu'il a été mené à bien ? L'impact ressort d'abord principalement sur la potabilité de l'eau. Les sources qui tarissent en saison sèche sont polluées parce qu'il s'agit en fait souvent de résurgences des rivières. Les puits sont également contaminés car situés à proximité des latrines. En second lieu, la mise en place de ce réseau dans la ville favorise véritablement une meilleure qualité de vie pour la population, notamment les femmes et les enfants qui effectuent les corvées d'eau. Les enfants n'ont plus le prétexte de la corvée d'eau pour ne pas aller à l'école. De plus en saison sèche, il fallait parfois attendre son tour jusqu'à 3 ou 4 heures du matin. Cela favorise en ville de nombreux viols perpétrés par les militaires des camps avoisinants. Des manifestations de femmes avaient déjà eu lieu le jour de l'indépendance contre les abus sexuels, notamment aux points d'eau. Lors de l'inauguration de la station d'eau potable, les mamans représentantes des bornes-fontaines ont rappelé ces aspects qui revêtent une grande importance pour les femmes. Ainsi les droits du consommateur et du citoyen se trouvent améliorés. De plus, la réussite du projet apparaît comme une source d'espoir dans la région. Politiquement, cela aidera à décrisper les tensions face au pessimisme ambiant.
La simultanéité des travaux a été également très impressionnante : tout a été posé en même temps : les 84 bornes-fontaines ont poussé simultanément dans les différents quartiers de la ville, tout cela en 3 semaine seulement. Pour finir, je ne peux oublier la reconnaissance des mamans, leurs remerciements, leur bénédiction !
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