LE MONDE | 01.03.02 | 12h52 | analyse


Afghanistan : une paix difficile à gagner, par Alain Boinet


L'espérance de vie est de 42 ans, et le déficit en céréales est de plus de 2 millions de tonnes. L'urgence est là.

Aujourd'hui, l'Afghanistan est un pays sans Etat ni services publics dignes de ce nom. Sa reconstitution doit tenir compte de la vitalité d'une société civile devenue autonome par nécessité et qui s'est organisée au niveau local ou régional autour de chefs fédérateurs, plus ou moins représentatifs, s'appuyant sur des forces militaires.

Les récents et graves incidents survenus ne sont pas surprenants pour ceux qui vivent l'Afghanistan depuis plus de vingt ans. Ils sont monnaie courante au "royaume de l'insolence". Mais tout se joue là, entre le chaos et la sécurité, pour le pouvoir central qui doit tout à la fois s'affirmer et s'ouvrir : intégrer les chefs et les forces qui, en échange, doivent accepter le processus de Bonn, ses échéances et son calendrier.

Sur son chemin parsemé de mines, nous devons soutenir Hamid Karzaï et les siens. En les recevant en France, nous pouvions d'ailleurs méditer les échéances ratées lors du retrait des troupes soviétiques de 1989, puis lors de la chute du gouvernement communiste de 1992. La communauté internationale était absente et a laissé l'Afghanistan seul face à ses divisions, face aux puissants appétits régionaux et à l'ingérence des combattants arabes les plus radicaux. On connaît la suite. Il est donc urgent de soutenir la reconstruction de l'Etat afghan et de lui donner les moyens de fonctionner, de se renforcer, de réussir.

De proche en proche, l'insécurité pourrait se généraliser. La nature a horreur du vide ; Hamid Karzaï a la lourde tâche de le combler. Il faut aussi qu'il ait et garde l'initiative. Il lui faut, enfin, rassembler en échangeant les divisions du passé contre la reconnaissance, c'est-à-dire la réconciliation et le partage des pouvoirs, contre la paix et la sécurité, l'aide humanitaire et la reconstruction, partout et pour tous.

Il s'agit donc, pour le pouvoir de Kaboul, d'une part, d'aller à la rencontre des Afghans, comme cela vient d'être fait à Herat, la grande ville de l'Ouest, et d'asseoir une reconnaissance internationale assortie des soutiens concrets indispensables. voir séquence Analyses et forums Il s'agit, d'autre part, d'élargir progressivement la sécurité en ralliant populations et combattants, en s'appuyant simultanément sur la Force internationale d'assistance à la sécurité et, éventuellement, sur les troupes américaines présentes sur place, tout en jetant dès maintenant les bases d'une police et d'une armée afghanes représentatives, entraînées et commandées au nom de l'unité de l'Afghanistan.

Dans ce domaine, la cohérence de la communauté internationale, et surtout des pays impliqués avec des troupes, est une condition essentielle. On ne comprendrait pas un découplage entre la FIAS et les troupes américaines qui pourrait être lourd de conséquences. L'exemple de la Bosnie, qui combinait la Forpronu à majorité franco-anglaise et le soutien américain aux armées croate et bosniaque, est là pour nous rappeler que ce risque n'est pas théorique. Sans parler de la Russie qui est de retour.

Les livraisons très régulières d'armes à diverses factions auxquelles nous assistons dans plusieurs régions nous font craindre le pire. Il faut que l'on arrête de jouer avec l'Afghanistan comme avec la chèvre du jeu afghan du bouzkachi célébré par Joseph Kessel dans Les Cavaliers. On pourrait même rêver d'un moratoire du fameux Grand Jeu, qui voit traditionnellement les pays voisins et les empires se disputer un hypothétique contrôle de ce territoire pourtant jamais conquis, jamais colonisé, mais trop souvent troublé.

Autre condition du succès, le début de reconstruction se fait attendre, plus de deux mois après la Conférence de Tokyo, durant laquelle les principaux participants ont promis 5 milliards d'euros pour les cinq prochaines années, dont pratiquement 2 milliards dès 2002. Pas une famille n'a été épargnée par toutes ces guerres. Alors, puisque la machine est lente à se mettre en marche, que l'on commence dès maintenant par de nombreux projets à impact rapide qui impliqueront populations, autorités et autres partenaires tels que les ONG.

Ceux qui parlent de reconstruction en oubliant l'aide humanitaire se trompent. Car les deux sont étroitement liées. La gravité de la situation humanitaire en Afghanistan est sous-évaluée. Malgré l'aide internationale, de nombreuses populations ne reçoivent rien ou trop peu.

En matière de sécurité alimentaire, nous constatons que la "perfusion" humanitaire, interrompue pour l'essentiel au quatrième trimestre 2001, a créé une situation de rupture grave pour les populations les plus fragilisées, les déplacés particulièrement, au nombre de un million. Les populations que nous secourons sont très endettées. Une partie de l'aide qu'elles reçoivent sert à rembourser leurs dettes et non à subvenir uniquement à leur subsistance des semaines et mois à venir.

Une distribution massive de semences de blé au mois de mars est une priorité absolue, dans un pays où 85 % de la population est rurale, pour lutter contre la faim, la malnutrition et l'augmentation de la mortalité des groupes les plus vulnérables (enfants en bas âge, femmes enceintes et allaitantes, malades et personnes âgées).

En ce moment, un enfant afghan sur quatre meurt avant l'âge de 5 ans ; une femme sur douze décède durant l'accouchement ; il y a un médecin pour 50 000 habitants ; la malnutrition touche 35 % des enfants ; seulement 23 % de la population ont accès à l'eau potable et 12 % aux moyens d'hygiène ; l'espérance de vie est de 42 ans, et le déficit en céréales est de plus de 2 millions de tonnes. L'urgence est là.

C'est maintenant que tout doit être fait pour aider les Afghans à gagner la paix.

Alain Boinet est directeur de l'organisation humanitaire internationale Solidarités, active en Afghanistan depuis plus de vingt ans.

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