La Tribune - édition du 20/02/2002
Le microcrédit, les femmes et les ONG au secours de l'Afghanistan
Pays agricole à 80 % et aux structures traditionnelles, l'Afghanistan se prête particulièrement bien aux projets locaux financés par microcrédits. Plusieurs ONG cherchent à s'inspirer de ce principe pour conduire leur action. Avec, à la clé, la transformation des codes sociaux et religieux visant les femmes.
Le "women center"
ne sera pas visible. Ni aujourd'hui ni demain : cet atelier, situé tout près
du village de Khawja Bahawuddin, au nord de l'Afghanistan, est exclusivement
composé de femmes afghanes. On y fabrique des couvertures, des châles, des
casquettes pour les réfugiés chassés par la guerre et la sécheresse. Mais
les hommes n'y ont pas accès. Près de deux mois après la chute des talibans,
il leur est toujours décommandé de s'adresser directement aux femmes dans
un espace public ou de seulement leur dire bonjour encore moins de les voir
sans burqa. A quelques exceptions près.
Zufnoon Hasam Natiq, une Afghane de quarante-six ans, affable, qui enseignait
la littérature à l'université de Kaboul avant les talibans, fait partie de
cette minorité de femmes qui prennent leur distance vis-à-vis d'une certaine
tradition islamique et culturelle. Veuve de guerre, comme des dizaines de
milliers d'autres Afghanes, elle est directrice du programme "women centers"
au sein de l'ONG Acted (Agence d'aide à la coopération technique et au développement)
: "Nous avons déjà trois "women centers" à Khawja Bahawuddin,
Rostaq et Faizabad, qui produisent plus de 18.000 articles. Et nous avons
le projet d'en ouvrir trois autres, à Pol i Khomri, Charikar et Meymaneh [respectivement
près de Kaboul et à proximité de la frontière turkmène, Ndlr]".
Franchir le pas du microcrédit
Plus de 500 femmes sont actuellement employées par ces centres, la plupart
veuves également, qui ne disposent pas de ressources personnelles et n'ont
accès à aucun financement commercial. "Les centres de femmes se prêteront
très bien aux méthodes du microcrédit", explique Simon-Pierre Ragonneau,
membre d'Acted. Pour l'heure, les financements de ces centres proviennent
d'Echo, le bureau humanitaire de la Commission européenne. Mais, comme le
souligne Zufnoon Hasam Natiq, les matières premières (velours, tissus, coton
achetés sur place) sont chers, et la production ne tient pas la concurrence
face aux produits venus de Chine ou du Pakistan.
Avant de franchir effectivement le pas du microcrédit, qui suppose la création
d'une caisse commune abondée par de l'argent humanitaire puis par les remboursements
(intérêts et principal) des villageois grâce au produit de leurs ventes, il
faudra que le projet devienne viable. Pour l'heure, l'unique marché sur lequel
s'écoule la production est l'humanitaire.
Si l'on en croit la Banque mondiale, de nombreuses ONG s'inscrivent dans la
démarche du microcrédit en Afghanistan. Parmi elles, la fondation Aga Khan,
Care International, MCI, Acted, Solidarités... Cette dernière, une ONG française
notamment spécialisée dans les techniques agricoles et d'irrigation, explique
développer cette approche depuis le début des années 1990, notamment dans
le Hazarajat : "Le recours au microcrédit permet aux villageois de poursuivre
l'action des ONG après leur départ."
Réinventé
par Muhammad Yunus au Bangladesh au travers de la Grameen Bank, le microcrédit
offre une alternative aux projets pharaoniques trop longtemps privilégiés
par les institutions internationales. A la fois coûteux et source de corruption,
ces grands projets dépassent techniquement et financièrement les villageois,
qui ne peuvent plus facilement les entretenir une fois la période d'assistance
passée. Impliquant directement les populations, le microcrédit permet d'échapper
aux pressions des Etats assistés, qui cherchent parfois à se défausser sur
l'aide humanitaire : "Les Etats essaient souvent de nous influencer dans
l'utilisation des fonds : ils privilégient par exemple la construction d'un
laboratoire plutôt qu'une vraie politique d'éducation à la santé", commente
Anne, une ethnologue allemande qui travaille depuis quelques années dans le
milieu des ONG en Asie.
Des semences plutôt que de l'argent
Pour contourner l'interdit officiel de l'Islam visant les taux d'intérêt,
certaines ONG ont décliné le principe du microcrédit en prêtant des "intrants"
en nature : matériels, formations, semences, etc., plutôt que de l'argent.
Dans leur QG de Kaboul, installé dans une ancienne maison entourée d'un jardin,
Loic de Bastier et Fabien Pouillé, respectivement chef de mission de Solidarités
en Afghanistan et coordinateur général du centre d'agriculture de cette même
ONG, expliquent : "Dans les provinces du Wardak et de Bamiyan, on a formé
des techniciens vétérinaires pour soigner les animaux d'élevage et on leur
a apporté de quoi monter leurs propres cliniques, des médicaments, notamment
des vaccins fournis par Madera" [une autre ONG, Ndlr]. Progressivement,
ces para-vétérinaires se constituent une clientèle et, le moment venu, acquièrent
les moyens de payer normalement leurs intrants et, s'ils suivent la logique
du microcrédit, de cotiser à une caisse pour accroître les crédits tout en
réduisant la part des fonds humanitaires.
Dans le Wardak toujours, des paysans ont été formés à l'incubation des oeufs.
Le paiement de la formation et des matériels fournis s'effectuent pour l'instant
en... poussins (que Solidarités distribue aux populations les plus démunies),
en attendant que les paysans développent leur affaire et remboursent en argent.
A Jalrez, à quelques heures de route de Kaboul, des paysans sont formés à
la fabrication de blocs minéraux, des "pierres à lécher" : les vaches
y trouvent un complément en minéraux et les paysans un complément de revenus.
"Il s'agit aussi de monétiser l'aide" dans une économie nationale
encore privée de structures bancaires et monétaire, souligne Loïc de Bastier,
qui relève : "On est loin de l'assistanat des années 1970." A terme,
la création de ces fonds doit s'inscrire dans un cadre monétaire organisé.
Des tanks abandonnés dans les champs
"Après dix ans passés dans la vallée de Jalrez, Solidarités entame un
processus de désengagement", explique Alain Boinet, directeur de l'ONG.
Les programmes de production de semences et de fruits s'y organisent aujourd'hui
sur le modèle d'une coopération de fait : "Est-ce que ce sont des riches
Afghans qui vont prendre le relais ou d'autres catégories de population ?",
s'interroge-t-il.
Dans les plaines qui mènent de Taloqan, un gros bourg sur l'ancienne ligne
de front, à Mazar i Sharif, les routes défoncées laissent tout le loisir d'observer
le retour de la vie normale en Afghanistan : les réfugiés qui redescendent
des montages, les tracteurs et les boeufs de labour qui refont leur apparition
dans les champs, parfois au milieu des tanks abandonnés.
Surmonter les blocages
culturels
Pour parvenir à un tel résultat, les ONG doivent surmonter les blocages culturels
et religieux. Prudents, les responsables de celles-ci se tiennent généralement
à l'écart de la polémique religieuse et cherchent à réactiver les réflexes
de solidarité traditionnels. A Acted, on évoque notamment les "manteqa",
des zones où se sont tissés des réseaux économiques et sociaux au fil du temps
et qui peuvent regrouper plusieurs villages, indépendamment des découpages
administratifs. "Ces zones pourraient servir de référence à l'aide humanitaire
et au développement, et optimiser les actions menées dans ce cadre",
explique Cyril Du Pré, coordinateur pour le Pakistan.
"Reconstruction ou modernisation ?", s'interrogeait début février
le Kaboul Weekly, à propos de l'Afghanistan. Nuancé, l'hebdomadaire, qui a
été relancé par l'ONG Aina, concluait qu'il faut bannir les archaïsmes sans
perdre son identité.
Laurent
Chemineau, envoyé
spécial en Afghanistan et au Tadjikistan