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Après vingt-trois ans de guerre, l'Afghanistan entend
peser dans le jeu politique régional. A la clé : l'essor du commerce régional,
notamment lié à la reconstruction du pays. Mais aussi la question énergétique,
cruciale pour tous les pays de la région, jusqu'à la Chine.
Assis derrière son bureau, le directeur financier soupire. Il repose le combiné
téléphonique, puis pose sa tête dans ses mains. Responsable d'une compagnie
afghane d'import-export, Kamghar Company, sise dans le marché Kefayat de Masar
i Sharif, Mohamed Taher Mosdeq s'inquiète du retard pris par sa flotte de
camions dans le convoyage des marchandises : carburant en provenance d'Ouzbekistan,
pétrole, mais aussi sucre, blé... Le trafic commercial, qui reprend de l'ampleur
depuis la fuite des talibans, s'accommoderait mal d'un retard de livraisons.
La société Kamghar a une réputation à défendre : "On est prêt à travailler
avec des compagnies ouzbeks ou des sociétés d'autres pays, même des pakistanaises",
ajoute-t-il dans une allusion directe au rôle manoeuvrier joué par Islamabad
pendant la période du pouvoir taliban à Kaboul. Située à Mazar i Sharif, deuxième
ville du pays bordée par les frontières ouzbek, turkmène et iranienne, la
société Kamghar du nom du puissant homme d'affaires de la région, ami et conseiller
du général Dostom est bien placée pour profiter du retour des affaires lorsque
la situation se sera normalisée en Afgnanistan.
L'Ouzbekistan était avant le régime taliban le pourvoyeur de gaz, fuel de
chauffage et d'électricité du nord de l'Afghanistan, et déjà la reprise d'approvisionnement
en électricité se profile. Le gouvernement ouzbek a voté début février des
droits de transit préférentiels pour les marchandises traversant la frontière
commune avec l'Afghanistan. La pacification même chaotique de l'Afghanistan,
terre enclavée mais aussi carrefour de l'Asie, lève un verrou aux échanges
dans une région dont la tradition commerciale remonte à la route de la soie.
De grandes décisions imminentes
A coup sûr, les grands projets de pipelines vont ressortir des cartons. Kaboul
aura alors son mot à dire. Cela d'autant plus que la reconstruction afghane,
qui doit bénéficier de l'assistance financière internationale (4,5 milliards
de dollars), va ouvrir d'immenses chantiers (voir "La Tribune" du
mardi 12 février). Les allées et venues des grands dirigeants politiques,
de Pékin à Kaboul, en passant par Islamabad, Washington ou Ashkabad, témoignent
de l'imminence de grandes décisions. L'Afghanistan joue là sa réinsertion
dans la région, après avoir été rongé de l'intérieur par vingt-trois ans de
guerre. De nouvelles alliances se nouent, sous l'oeil vigilant des Etats-Unis,
dont le président effectue en ce moment même une tournée en Asie.
L'adresse est laconique Sector F-5/2, Islamabad mais l'"Institute of
Strategic Studies" se trouve facilement dans la capitale pakistanaise.
Le bureau de Fazal-ur-Rahman se situe au rez-de-chaussée : "La volonté
du Pakistan et d'autres pays d'Asie d'établir un cadre pour traiter des questions
économiques et énergétiques est ancienne", rappelle ce "research
fellow" (chercheur). A ces questions se greffe à présent la nécessité
d'une lutte coordonnée contre le trafic d'opium et, plus généralement, le
souhait de faire contre-poids à l'influence russe.
En novembre 1992, le Pakistan, l'Iran et la Turquie, regroupés au sein de
la Coopération régionale pour le développement depuis les années 1960, fondent
l'Organisation économique de coopération (ECO). Aux trois fondateurs se joignent
l'Afghanistan, l'Azerbaïdjan et les cinq républiques d'Asie centrale (Kazakhstan,
Kirghizistan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan). Tous communient dans
la même foi musulmane.
Dès le lendemain de la désignation du pouvoir intérimaire à Kaboul, Islamabad
a tenté de faire oublier son soutien aux talibans : 100 millions de dollars
d'aide ont été promis à l'Afghanistan dont le président, Hamid Karzai, a été
invité pour une visite officielle dans la capitale pakistanaise. Les autorités
pakistanaises ont aussi annoncé la levée des droits de douane sur de nombreux
produits exportés par Islamabad en Afghanistan et, au-delà, dans les républiques
d'Asie centrale. Le ciment est l'un des matériaux clés que les Pakistanais
fourniront à l'Afghanistan (voir page ci-contre), le Pakistan connaissant
une surproduction cimentière. Mais l'essentiel pour Islamabad est de profiter
de l'ère qui s'ouvre pour régler la question de la contrebande qui a longtemps
prospéré à sa frontière avec l'Afghanistan (voir page ci-contre).
Le jeu de l'Iran est plus complexe. Son appui supposé, en argent et en armes,
à Ismaïl Khan, l'émir ambigu de la ville afghane d'Herat, est loin d'être
rassurant. Les Etats-Unis, dont le président a amalgamé l'Iran à l'"axe
du mal", sont convaincus que des fugitifs d'Al-Qaida y ont trouvé refuge.
Loin de se décourager, Téhéran s'est proposé pour prendre part à la reconstruction
afghane, avec notamment la réfection des routes menant à Herat et Nimruz.
Et le président Karzai rejette les allégations d'ingérence iranienne dans
ses affaires intérieures.
Moscou veut pérenniser ses pipelines dans la région
Autre grand acteur en Asie, la Russie n'a formulé aucune promesse chiffrée
lors de la conférence de Tokyo sur la reconstruction afghane. Mais Moscou
veut néanmoins coopérer et propose "la réhabilitation des projets entamés
par l'Union soviétique en Afghanistan" de 1979 à 1989 : entreprises industrielles,
réseaux et centrales électriques, routes, sans oublier le fameux tunnel de
Salang, dont le gouvernement russe a partagé la restauration avec l'ONG Acted
(Agence d'aide à la coopération technique et au développement). La Russie
veut aussi fournir une assistance technique à l'armée afghane (que l'Inde
propose aussi de former).
Derrière tant de sollicitude, Moscou cherche à pérenniser ses pipelines dans
la région. De quoi donc se sont entretenus les présidents azerbaïdjanais et
turkmène, récemment invités à Moscou, si ne n'est du partage des ressources
de la mer Caspienne et du projet d'alliance euro-asiatique des producteurs
de gaz ? Encore en phase d'exploration, le bassin de la mer Caspienne n'atteindra
sa pleine production qu'en 2010, affirment les experts. Mais la question des
réseaux d'exportation, elle, n'attendra pas.
Pour les 2 à 3 millions de barils par jour qui devront être acheminés vers
leurs marchés, un pipeline est déjà opérationnel. Seul problème : il est russe,
contrôlé par le Caspian Pipeline Consortium (CPC) et s'étire entre le lac
de Tenghiz (Kazakhstan) et Novorossiisk, sur la mer Noire. Or "le Kazakhstan
et le Turkemistan (surtout producteur de gaz, Ndlr) cherchent à réduire leur
dépendance vis-à-vis de la Russie", commente Pierre Terzian, directeur
de la publication Pétrostratégie. "A côté du CPC, il y aura un, peut-être
deux pipelines supplémentaires, estime Gaël Raballand, doctorant en économie
à Paris 1, avec tous les droits de transit que cela représente."
Le Kazakhstan, dont le gisement de Kachagan est prometteur, espère trouver
une alternative dans le projet d'axe Kazakhstan-Turkménistan-Iran (KTI). "L'option
KTI intéresse notamment Total Fina Elf et Transneft (société russe spécialisée
dans le transport des hydrocarbures, Ndlr). Elle serait parmi les moins coûteuses
des options envisagées", explique Gaël Raballand. Egalement bien avancé
sur le papier, "le projet Bakou-Tbillissi-Ceyhan (respectivement en Azerbaidjan,
en Georgie et en Turquie, Ndlr) pourrait bien être construit d'ici deux à
trois ans", affirme un professionnel à Moscou. Ce projet, dont le coût
s'élèverait à 3 milliards de dollars et dont la capacité se situerait autour
du un million de barils par jour, a été initié par BP et intéresse plusieurs
compagnies, dont ENI et Chevron-Texaco. Resterait à contourner l'embargo américain
envers l'Iran...
Au chapitre gazier, c'est le gazoduc Iran (champs de South Pars)-Pakistan-Inde
qui pourrait revenir sur le devant de la scène, souligne Jean-Alexandre Egéa,
conseiller commercial à l'ambassade de France à Islamabad. Ce projet, gelé
du fait des mauvaises relations entre l'Iran et le Pakistan durant le régime
taleb, intéresse la compagnie australienne BHP. Sa rentabilité serait favorisée
par l'accès au marché indien (un milliard de consommateurs !).
La Chine ne veut pas se faire exclure du jeu régional
Penché au-dessus d'une carte de l'Afghanistan posée sur son bureau éclairé
par les derniers rayons du soleil hivernal d'Islamabad, Fazal-ur-Rahman montre,
loupe à l'appui, le tracé du projet de pipeline (plutôt un gazoduc) de la
célèbre compagnie américaine Unocal : "Du champ de Dauletabad, en Turkménistan,
le pipeline était censé traverser la frontière afghane au niveau de Khuksh,
et poursuivre par Herat, Helmand, Kandahar puis Gwadar, au Pakistan."
Il s'agit du "Turkménistan-Afghanistan-Pakistan", TAP. "Je
pense qu'Unocal va revenir avec son projet", lance gravement le chercheur.
"Les Etats-Unis ont acquis une énorme influence en Afghanistan. Ils ont
libéré le pays, et le gouvernement qu'ils ont installé sera très vraisemblablement
reconduit au-delà de son mandat de six mois."
Détournant son regard de la carte, il pose cette fausse question : "Selon
vous, qui va construire le futur pipeline ? Pensez-vous vraiment que l'Iran,
qualifié d' "Etat malfaisant" par Bush, a ses chances ?" Abandonné
en 1998 par Unocal, leader d'un consortium réunissant notamment la compagnie
saoudienne Delta, cet axe serait tourné vers l'immense marché extrême-oriental,
qui conditionne la rentabilité des projets. Mais il serait très long (1.500
kilomètres) et tributaire de la vie politique afghane. De plus, le port de
Gwadar nécessiterait d'importants aménagements. Pendant ce temps, le pétrolier
argentin Bridas ne renonce sans doute pas à son propre projet de gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Iran,
qu'Unocal lui avait repris de force.
Comme les autres pays voisins de l'Afghanistan, la Chine n'a nullement intérêt
à se laisser exclure du jeu énergétique. "Une course s'est engagée dans
cette partie de l'Asie entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, souligne
Fazal-ur-Rahman, et avec le 11 septembre, les Etats-Unis ont gagné une manche."
Même si la Maison-Blanche s'en défend, la présence militaire inédite des Etats-Unis
en Asie centrale nourrit à Pékin une véritable paranoïa sur le thème de l'encerclement.
Pékin est décidé à mobiliser des moyens importants pour industrialiser tout
son flanc ouest, notamment le Xinjiang. Pour y parvenir, le régime communiste
est déterminé à s'approvisionner aux ressources pétrolières caspiennes et
d'Asie centrale. Tous les moyens d'accès seront bons, pour peu qu'ils ne coûtent
pas trop chers : le train, une route reliant le Kazakhstan à la Chine, le
raccordement aux réseaux du Turkménistan et du Kazsakhstan.
C'est tout le marché pétrolier et gazier asiatique que la paix afghane met
en ébullition.
Laurent Chemineau, envoyé spécial en Afghanistan
et au Pakistan