La Tribune - édition du 19/02/2002

La paix en Afghanistan rebat les cartes en Asie centrale


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Après vingt-trois ans de guerre, l'Afghanistan entend peser dans le jeu politique régional. A la clé : l'essor du commerce régional, notamment lié à la reconstruction du pays. Mais aussi la question énergétique, cruciale pour tous les pays de la région, jusqu'à la Chine.

Assis derrière son bureau, le directeur financier soupire. Il repose le combiné téléphonique, puis pose sa tête dans ses mains. Responsable d'une compagnie afghane d'import-export, Kamghar Company, sise dans le marché Kefayat de Masar i Sharif, Mohamed Taher Mosdeq s'inquiète du retard pris par sa flotte de camions dans le convoyage des marchandises : carburant en provenance d'Ouzbekistan, pétrole, mais aussi sucre, blé... Le trafic commercial, qui reprend de l'ampleur depuis la fuite des talibans, s'accommoderait mal d'un retard de livraisons.

La société Kamghar a une réputation à défendre : "On est prêt à travailler avec des compagnies ouzbeks ou des sociétés d'autres pays, même des pakistanaises", ajoute-t-il dans une allusion directe au rôle manoeuvrier joué par Islamabad pendant la période du pouvoir taliban à Kaboul. Située à Mazar i Sharif, deuxième ville du pays bordée par les frontières ouzbek, turkmène et iranienne, la société Kamghar du nom du puissant homme d'affaires de la région, ami et conseiller du général Dostom est bien placée pour profiter du retour des affaires lorsque la situation se sera normalisée en Afgnanistan.

L'Ouzbekistan était avant le régime taliban le pourvoyeur de gaz, fuel de chauffage et d'électricité du nord de l'Afghanistan, et déjà la reprise d'approvisionnement en électricité se profile. Le gouvernement ouzbek a voté début février des droits de transit préférentiels pour les marchandises traversant la frontière commune avec l'Afghanistan. La pacification même chaotique de l'Afghanistan, terre enclavée mais aussi carrefour de l'Asie, lève un verrou aux échanges dans une région dont la tradition commerciale remonte à la route de la soie.

De grandes décisions imminentes

A coup sûr, les grands projets de pipelines vont ressortir des cartons. Kaboul aura alors son mot à dire. Cela d'autant plus que la reconstruction afghane, qui doit bénéficier de l'assistance financière internationale (4,5 milliards de dollars), va ouvrir d'immenses chantiers (voir "La Tribune" du mardi 12 février). Les allées et venues des grands dirigeants politiques, de Pékin à Kaboul, en passant par Islamabad, Washington ou Ashkabad, témoignent de l'imminence de grandes décisions. L'Afghanistan joue là sa réinsertion dans la région, après avoir été rongé de l'intérieur par vingt-trois ans de guerre. De nouvelles alliances se nouent, sous l'oeil vigilant des Etats-Unis, dont le président effectue en ce moment même une tournée en Asie.

L'adresse est laconique Sector F-5/2, Islamabad mais l'"Institute of Strategic Studies" se trouve facilement dans la capitale pakistanaise. Le bureau de Fazal-ur-Rahman se situe au rez-de-chaussée : "La volonté du Pakistan et d'autres pays d'Asie d'établir un cadre pour traiter des questions économiques et énergétiques est ancienne", rappelle ce "research fellow" (chercheur). A ces questions se greffe à présent la nécessité d'une lutte coordonnée contre le trafic d'opium et, plus généralement, le souhait de faire contre-poids à l'influence russe.

En novembre 1992, le Pakistan, l'Iran et la Turquie, regroupés au sein de la Coopération régionale pour le développement depuis les années 1960, fondent l'Organisation économique de coopération (ECO). Aux trois fondateurs se joignent l'Afghanistan, l'Azerbaïdjan et les cinq républiques d'Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan). Tous communient dans la même foi musulmane.

Dès le lendemain de la désignation du pouvoir intérimaire à Kaboul, Islamabad a tenté de faire oublier son soutien aux talibans : 100 millions de dollars d'aide ont été promis à l'Afghanistan dont le président, Hamid Karzai, a été invité pour une visite officielle dans la capitale pakistanaise. Les autorités pakistanaises ont aussi annoncé la levée des droits de douane sur de nombreux produits exportés par Islamabad en Afghanistan et, au-delà, dans les républiques d'Asie centrale. Le ciment est l'un des matériaux clés que les Pakistanais fourniront à l'Afghanistan (voir page ci-contre), le Pakistan connaissant une surproduction cimentière. Mais l'essentiel pour Islamabad est de profiter de l'ère qui s'ouvre pour régler la question de la contrebande qui a longtemps prospéré à sa frontière avec l'Afghanistan (voir page ci-contre).

Le jeu de l'Iran est plus complexe. Son appui supposé, en argent et en armes, à Ismaïl Khan, l'émir ambigu de la ville afghane d'Herat, est loin d'être rassurant. Les Etats-Unis, dont le président a amalgamé l'Iran à l'"axe du mal", sont convaincus que des fugitifs d'Al-Qaida y ont trouvé refuge. Loin de se décourager, Téhéran s'est proposé pour prendre part à la reconstruction afghane, avec notamment la réfection des routes menant à Herat et Nimruz. Et le président Karzai rejette les allégations d'ingérence iranienne dans ses affaires intérieures.

Moscou veut pérenniser ses pipelines dans la région

Autre grand acteur en Asie, la Russie n'a formulé aucune promesse chiffrée lors de la conférence de Tokyo sur la reconstruction afghane. Mais Moscou veut néanmoins coopérer et propose "la réhabilitation des projets entamés par l'Union soviétique en Afghanistan" de 1979 à 1989 : entreprises industrielles, réseaux et centrales électriques, routes, sans oublier le fameux tunnel de Salang, dont le gouvernement russe a partagé la restauration avec l'ONG Acted (Agence d'aide à la coopération technique et au développement). La Russie veut aussi fournir une assistance technique à l'armée afghane (que l'Inde propose aussi de former).

Derrière tant de sollicitude, Moscou cherche à pérenniser ses pipelines dans la région. De quoi donc se sont entretenus les présidents azerbaïdjanais et turkmène, récemment invités à Moscou, si ne n'est du partage des ressources de la mer Caspienne et du projet d'alliance euro-asiatique des producteurs de gaz ? Encore en phase d'exploration, le bassin de la mer Caspienne n'atteindra sa pleine production qu'en 2010, affirment les experts. Mais la question des réseaux d'exportation, elle, n'attendra pas.

Pour les 2 à 3 millions de barils par jour qui devront être acheminés vers leurs marchés, un pipeline est déjà opérationnel. Seul problème : il est russe, contrôlé par le Caspian Pipeline Consortium (CPC) et s'étire entre le lac de Tenghiz (Kazakhstan) et Novorossiisk, sur la mer Noire. Or "le Kazakhstan et le Turkemistan (surtout producteur de gaz, Ndlr) cherchent à réduire leur dépendance vis-à-vis de la Russie", commente Pierre Terzian, directeur de la publication Pétrostratégie. "A côté du CPC, il y aura un, peut-être deux pipelines supplémentaires, estime Gaël Raballand, doctorant en économie à Paris 1, avec tous les droits de transit que cela représente."

Le Kazakhstan, dont le gisement de Kachagan est prometteur, espère trouver une alternative dans le projet d'axe Kazakhstan-Turkménistan-Iran (KTI). "L'option KTI intéresse notamment Total Fina Elf et Transneft (société russe spécialisée dans le transport des hydrocarbures, Ndlr). Elle serait parmi les moins coûteuses des options envisagées", explique Gaël Raballand. Egalement bien avancé sur le papier, "le projet Bakou-Tbillissi-Ceyhan (respectivement en Azerbaidjan, en Georgie et en Turquie, Ndlr) pourrait bien être construit d'ici deux à trois ans", affirme un professionnel à Moscou. Ce projet, dont le coût s'élèverait à 3 milliards de dollars et dont la capacité se situerait autour du un million de barils par jour, a été initié par BP et intéresse plusieurs compagnies, dont ENI et Chevron-Texaco. Resterait à contourner l'embargo américain envers l'Iran...

Au chapitre gazier, c'est le gazoduc Iran (champs de South Pars)-Pakistan-Inde qui pourrait revenir sur le devant de la scène, souligne Jean-Alexandre Egéa, conseiller commercial à l'ambassade de France à Islamabad. Ce projet, gelé du fait des mauvaises relations entre l'Iran et le Pakistan durant le régime taleb, intéresse la compagnie australienne BHP. Sa rentabilité serait favorisée par l'accès au marché indien (un milliard de consommateurs !).

La Chine ne veut pas se faire exclure du jeu régional

Penché au-dessus d'une carte de l'Afghanistan posée sur son bureau éclairé par les derniers rayons du soleil hivernal d'Islamabad, Fazal-ur-Rahman montre, loupe à l'appui, le tracé du projet de pipeline (plutôt un gazoduc) de la célèbre compagnie américaine Unocal : "Du champ de Dauletabad, en Turkménistan, le pipeline était censé traverser la frontière afghane au niveau de Khuksh, et poursuivre par Herat, Helmand, Kandahar puis Gwadar, au Pakistan." Il s'agit du "Turkménistan-Afghanistan-Pakistan", TAP. "Je pense qu'Unocal va revenir avec son projet", lance gravement le chercheur. "Les Etats-Unis ont acquis une énorme influence en Afghanistan. Ils ont libéré le pays, et le gouvernement qu'ils ont installé sera très vraisemblablement reconduit au-delà de son mandat de six mois."

Détournant son regard de la carte, il pose cette fausse question : "Selon vous, qui va construire le futur pipeline ? Pensez-vous vraiment que l'Iran, qualifié d' "Etat malfaisant" par Bush, a ses chances ?" Abandonné en 1998 par Unocal, leader d'un consortium réunissant notamment la compagnie saoudienne Delta, cet axe serait tourné vers l'immense marché extrême-oriental, qui conditionne la rentabilité des projets. Mais il serait très long (1.500 kilomètres) et tributaire de la vie politique afghane. De plus, le port de Gwadar nécessiterait d'importants aménagements. Pendant ce temps, le pétrolier argentin Bridas ne renonce sans doute pas à son propre projet de gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Iran, qu'Unocal lui avait repris de force.

Comme les autres pays voisins de l'Afghanistan, la Chine n'a nullement intérêt à se laisser exclure du jeu énergétique. "Une course s'est engagée dans cette partie de l'Asie entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, souligne Fazal-ur-Rahman, et avec le 11 septembre, les Etats-Unis ont gagné une manche." Même si la Maison-Blanche s'en défend, la présence militaire inédite des Etats-Unis en Asie centrale nourrit à Pékin une véritable paranoïa sur le thème de l'encerclement. Pékin est décidé à mobiliser des moyens importants pour industrialiser tout son flanc ouest, notamment le Xinjiang. Pour y parvenir, le régime communiste est déterminé à s'approvisionner aux ressources pétrolières caspiennes et d'Asie centrale. Tous les moyens d'accès seront bons, pour peu qu'ils ne coûtent pas trop chers : le train, une route reliant le Kazakhstan à la Chine, le raccordement aux réseaux du Turkménistan et du Kazsakhstan.

C'est tout le marché pétrolier et gazier asiatique que la paix afghane met en ébullition.

Laurent Chemineau, envoyé spécial en Afghanistan et au Pakistan

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