La Tribune - édition du 12/02/2002

"Le pays attend les investisseurs internationaux"


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Ministre des Travaux publics, Abdul Khaleq Fazal lance un appel aux entreprises occidentales pour qu'elles participent à la reconstruction de l'Afghanistan.

"La Tribune". De quels moyens disposez-vous dans votre ministère ?

Abdul Khaleq Fazal. Le personnel du ministère des Travaux publics est en général âgé : les plus jeunes ont plus de quarante ans ! C'est un problème pour l'administration, car ces fonctionnaires ne sont pas formés selon les critères actuels. Beaucoup sont illettrés. Certains parlent russe mais pas l'anglais, ni une autre langue. Je leur ai demandé de bien vouloir rester un peu à leur travail, au lieu de partir très tôt dans l'après-midi comme ils le faisaient. Je suis le premier des ministres du gouvernement à employer des femmes [non voilées, Ndlr]. Quant aux bureaux de mon ministère, certaines parties sont détruites... Et j'ai à peine des chaises ou des radiateurs !

Comment réagissez-vous à la conférence de Tokyo (*) ?

l Pour l'instant, aucun des fonds promis à Tokyo ne m'a été délivré. Or nous en avons absolument besoin pour agir. Sinon, la population perdra confiance. Le gouvernement provisoire dispose de peu de temps et doit obtenir des résultats concrets et visibles. Les gens n'accepteraient même pas nos excuses... Je dis à la communauté internationale : "Prenez conscience de nos problèmes, soyez actifs et rapides." Le déploiement de l'Isaf [la Force internationale d'assistance à la sécurité, Ndlr], le paiement des fonctionnaires de Kaboul sont des signes positifs. Mais il en faut d'autres. Ainsi, par exemple, nous n'avons pas d'avion : or nous avons besoin d'une compagnie aérienne.

Compte tenu des dons importants promis, comment éviter la corruption ?

l Parmi les facteurs qui ont conduit l'Afghanistan à sa perte, il y a la corruption. Le président Hamid Karzai est très déterminé à lutter contre ce fléau. Toute personne qui se rendra coupable de corruption sera traduite en justice. Nous avons discuté avec la Grande-Bretagne de la gestion du Trust Fund [structure à laquelle pourrait être confiée une partie des dons, Ndlr] qu'elle pourrait assurer. Nous avons une équipe qui travaille sur le projet de commission de réalisation, sous la direction du ministre des Finances. D'un côté, il y aura l'équipe de gestion du Trust Fund, nationale et internationale. De l'autre, il y a aura une équipe désignée par Kaboul, et il s'agira d'une équipe afghane. Je suis pour que des comptes soient rendus et pour un système d'audit.

Qu'attendez-vous des pays donateurs ?

l Les pays qui sont les meilleurs partenaires de l'Afghanistan sont ceux qui coopèrent de façon bilatérale : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Europe, le Japon... Nous avons pour objectif d'instaurer de bonnes relations avec nos voisins et la communauté internationale. C'est le seul moyen de survivre. Mais nous n'autoriserons pas les pays qui veulent nous aider à interférer dans nos affaires. Les pays qui souhaitent nous aider sont les bienvenus sur des bases normales d'assistance conditionnelle.

Quels sont vos projets ?

l Il s'agit de commencer la reconstruction aussi vite que possible : former une administration, une armée nationale, une force de police, réunir une Loya Jirga [grande assemblée de sages traditionnelle, qui doit réfléchir à une nouvelle constitution, Ndlr] le 22 juin, comme prévu. Pour les routes, je conçois trois phases, pour un coût total de 1,845 milliard de dollars : la reconstruction de 1.800 kilomètres de routes reliant les villes afghanes aux pays voisins, pour millions de dollars, et la construction ou la restauration de 4.800 kilomètres de routes reliant les villes et les provinces entre elles ; la création d'une grande route circulaire qui passe par la capitale, pour 1,2 milliard ; enfin, la création de 2.800 kilomètres de routes nouvelles, pour 280 millions de dollars. Les routes peuvent être un très bon investissement. Des sociétés étrangères pourront prélever des péages et faire des bénéfices car il y aura un énorme trafic. Si les chantiers sont menés simultanément par différentes sociétés, les délais de réalisation peuvent être relativement courts. Pour l'instant, aucune entreprise étrangère ne m'a fait d'offre. L'Afghanistan attend les investisseurs internationaux.

Propos recueillis par Laurent Chemineau, à Kaboul

(*) En janvier dernier, la conférence internationale de Tokyo a promis d'apporter au gouvernement intérimaire afghan 4,5 milliards de dollars de dons pour la reconstruction du pays.