"Le pays attend les investisseurs internationaux"
Cet article est issu du quotidien La
Tribune (www.latribune.fr). Tous droits réservés. Reproduction
interdite sauf autorisation de l'éditeur.
Ministre des Travaux publics, Abdul Khaleq
Fazal lance un appel aux entreprises occidentales pour qu'elles participent
à la reconstruction de l'Afghanistan.
"La Tribune". De quels moyens disposez-vous dans votre
ministère ?
Abdul Khaleq Fazal. Le personnel du ministère des Travaux publics
est en général âgé : les plus jeunes ont plus de quarante ans ! C'est
un problème pour l'administration, car ces fonctionnaires ne sont
pas formés selon les critères actuels. Beaucoup sont illettrés. Certains
parlent russe mais pas l'anglais, ni une autre langue. Je leur ai
demandé de bien vouloir rester un peu à leur travail, au lieu de partir
très tôt dans l'après-midi comme ils le faisaient. Je suis le premier
des ministres du gouvernement à employer des femmes [non voilées,
Ndlr]. Quant aux bureaux de mon ministère, certaines parties sont
détruites... Et j'ai à peine des chaises ou des radiateurs !
Comment réagissez-vous à la conférence de Tokyo (*) ?
l Pour l'instant, aucun des fonds promis à Tokyo ne m'a été délivré.
Or nous en avons absolument besoin pour agir. Sinon, la population
perdra confiance. Le gouvernement provisoire dispose de peu de temps
et doit obtenir des résultats concrets et visibles. Les gens n'accepteraient
même pas nos excuses... Je dis à la communauté internationale : "Prenez
conscience de nos problèmes, soyez actifs et rapides." Le déploiement
de l'Isaf [la Force internationale d'assistance à la sécurité, Ndlr],
le paiement des fonctionnaires de Kaboul sont des signes positifs.
Mais il en faut d'autres. Ainsi, par exemple, nous n'avons pas d'avion
: or nous avons besoin d'une compagnie aérienne.
Compte tenu des dons importants promis, comment éviter la corruption
?
l Parmi les facteurs qui ont conduit l'Afghanistan à sa perte,
il y a la corruption. Le président Hamid Karzai est très déterminé
à lutter contre ce fléau. Toute personne qui se rendra coupable de
corruption sera traduite en justice. Nous avons discuté avec la Grande-Bretagne
de la gestion du Trust Fund [structure à laquelle pourrait être confiée
une partie des dons, Ndlr] qu'elle pourrait assurer. Nous avons une
équipe qui travaille sur le projet de commission de réalisation, sous
la direction du ministre des Finances. D'un côté, il y aura l'équipe
de gestion du Trust Fund, nationale et internationale. De l'autre,
il y a aura une équipe désignée par Kaboul, et il s'agira d'une équipe
afghane. Je suis pour que des comptes soient rendus et pour un système
d'audit.
Qu'attendez-vous des pays donateurs ?
l Les pays qui sont les meilleurs partenaires de l'Afghanistan
sont ceux qui coopèrent de façon bilatérale : les Etats-Unis, la Grande-Bretagne,
l'Europe, le Japon... Nous avons pour objectif d'instaurer de bonnes
relations avec nos voisins et la communauté internationale. C'est
le seul moyen de survivre. Mais nous n'autoriserons pas les pays qui
veulent nous aider à interférer dans nos affaires. Les pays qui souhaitent
nous aider sont les bienvenus sur des bases normales d'assistance
conditionnelle.
Quels sont vos projets ?
l Il s'agit de commencer la reconstruction aussi vite que possible
: former une administration, une armée nationale, une force de police,
réunir une Loya Jirga [grande assemblée de sages traditionnelle, qui
doit réfléchir à une nouvelle constitution, Ndlr] le 22 juin, comme
prévu. Pour les routes, je conçois trois phases, pour un coût total
de 1,845 milliard de dollars : la reconstruction de 1.800 kilomètres
de routes reliant les villes afghanes aux pays voisins, pour millions
de dollars, et la construction ou la restauration de 4.800 kilomètres
de routes reliant les villes et les provinces entre elles ; la création
d'une grande route circulaire qui passe par la capitale, pour 1,2
milliard ; enfin, la création de 2.800 kilomètres de routes nouvelles,
pour 280 millions de dollars. Les routes peuvent être un très bon
investissement. Des sociétés étrangères pourront prélever des péages
et faire des bénéfices car il y aura un énorme trafic. Si les chantiers
sont menés simultanément par différentes sociétés, les délais de réalisation
peuvent être relativement courts. Pour l'instant, aucune entreprise
étrangère ne m'a fait d'offre. L'Afghanistan attend les investisseurs
internationaux.
Propos recueillis par Laurent Chemineau, à Kaboul
(*) En janvier dernier, la conférence internationale de Tokyo a promis
d'apporter au gouvernement intérimaire afghan 4,5 milliards de dollars
de dons pour la reconstruction du pays.