La Tribune - édition du 12/02/2002

En attendant les dollars, les Afghans retroussent leurs manches


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Impatients de reconstruire leur pays, les réfugiés afghans regagnent en nombre et plus tôt qu'attendu leurs villages. Mais, au sommet de l'Etat, le gouvernement intérimaire manque de moyens et craint de décevoir l'attente d'une population désenchantée par plus de vingt ans de guerre.

Les pieds nus dans des galoches de caoutchouc, shalwar, kamiz et patoo (chemise, pantalon et châle traditionnels) battant au vent pour tous vêtements, une poignée d'hommes s'activent dans le froid autour d'un véhicule tout-terrain presque renversé sur la piste étroite. Les roues enlisées dans une épaisse couche de neige, le 4 x 4 a voulu doubler la longue file de voitures et de camions qui attend depuis des heures dans la tempête sans pouvoir franchir le tunnel de Salang. Une manoeuvre folle à plus de 3.600 mètres d'altitude !

Insensibles au froid, les badauds échangent leurs impressions : un diplomate des Emirats arabes unis qui revient d'une distribution gratuite de nourriture, des marchands, un employé d'une ONG aux allures de taliban et sa famille, une multitude de chauffeurs de camions. Un peu plus bas, dans un premier tronçon du tunnel, les voitures à l'arrêt laissent tourner leur moteur, rendant l'air irrespirable.

A l'intérieur, des femmes en burqa restent immobiles, silencieuses, irréelles. Des enfants en bas âge sont accrochés à elles. La nuit tombe et les chances de passer de l'autre côté de l'Indu Kush, la grande chaîne montagneuse qui sépare le nord et le sud du pays, deviennent ténues. La plupart des voyageurs se préparent à braver la nuit glaciale... et les gaz d'échappement. Ils ne songent même pas à redescendre dans la vallée. L'espoir de passer le lendemain est plus fort. L'expérience prouvera qu'ils ont raison.

Quarante-quatre ans d'espérance de vie

Près de tourner le dos à plus de vingt ans ans de chaos, l'Afghanistan joue une partie décisive pour son avenir. Après la conférence de Tokyo en janvier, qui a promis d'apporter au gouvernement intérimaire afghan quelque 4,5 milliards de dollars de dons pour la reconstruction du pays sur cinq ans, l'espoir d'un retour à une vie normale n'a jamais paru aussi proche. Les besoins à pourvoir sont immenses.

Selon les données (parfois anciennes) disponibles et prises en compte par les institutions internationales, 23 % de la population a accès à l'eau potable, 12 % aux conditions d'hygiène minimum, 6 % à l'électricité. La consommation d'énergie est l'une des plus faibles du monde. Quant au téléphone, on ne compte que 2 postes pour 1.000 habitants, contre 24 au Pakistan, 35 au Tadjikistan et 68 en Ouzbékistan... Les statistiques concernant la santé sont tout aussi impressionnantes : l'espérance de vie d'un Afghan se limite à quarante-quatre ans, un enfant sur quatre meurt avant l'âge de cinq ans, une femme sur douze meurt lors de l'accouchement.

Sur le terrain, les conditions sont-elles réunies pour que ressuscite l'Afghanistan ? La tension restait vive, début février, à Mazar i Sharif, deuxième ville afghane et fief du sulfureux général Dostom. Plus à l'est, une vraie bataille a opposé deux clans rivaux pourtant tout deux pashtouns pour le contrôle de Gardez, capitale de la province de Paktia.

Le président intérimaire, Hamid Karzai, mesure chaque jour la fragilité de son pouvoir dans un pays dont l'unité reste menacée par les prérogatives des chefs de guerre locaux et les rivalités ethniques entre Tadjiks, Pashtouns, Ouzbeks, Hazaras... Il en est arrivé à souhaiter que s'étende à tout le territoire le mandat de l'Isaf (la Force internationale d'assistance à la sécurité), originellement restreint à Kaboul.

Khwaja Ghar, province de Takhar : situé tout près de l'ancienne ligne de front au nord de l'Afghanistan, ce village aux maisons de pisé aux reflets ocres résonne aujourd'hui des coups de marteaux et grincements de scies.

Les paysans, qui avaient fui les combats et s'étaient réfugiés à Khwaja Bahawudin, près de la frontière tadjik, dans des camps de toile ou dans des abris en durs montés par des ONG, sont revenus reprendre possession de leur village. Les talibans ont détruit le bazar, il y a un peu plus d'un mois, en s'enfuyant. Aujourd'hui les villageois, qui n'étaient encore que des "IDP" (internal deplaced people) il y a quelques semaines, affluent en dépit des mines qui jonchent certaines ruelles du village. Ne comptant que sur leurs mains et leur détermination en attendant que leur parvienne l'aide des ONG, dont ils dépendent sur le plan alimentaire ils ont entrepris la reconstruction de leurs maisons et des échopes, dont les étals se regarnissent.

Assis paisiblement devant sa maison fraîchement restaurée, le plus jeune de ses six enfants dans les bras, Ghalam Hossain est l'un de ces anciens réfugiés : "Je suis heureux d'être revenu", claironne-t-il, proclamant sa foi en l'avenir et espérant que ses enfants pourront bientôt aller à l'école. "Ici, il y a des terres et je pourrai bientôt travailler." Difficile de savoir s'il a eu connaissance de la conférence de Tokyo et de ce qu'elle peut représenter pour le pays. Seuls les Afghans qui peuvent écouter une radio sont au courant. Difficile également de mesurer le degré de confiance de Ghalam Hossain dans le nouveau gouvernement. Et l'attroupement qui s'est formé autour de lui quand je l'interroge n'incite pas à hasarder une question politique qui pourrait être mal interprétée par le "commandeur" local au nom évocateur mais, bien sûr, homonyme : Mollah Omar.

Plus bas dans le pays, à moins d'une centaine de kilomètres au nord de Kaboul, dans la plaine de Shamali, un mouvement de retour des paysans s'observe également malgré, là encore, les mines, les carcasses de chars calcinés et les dégâts subis par les réseaux d'irrigation d'un pays durement touché par la sécheresse.

"Le gouvernement a de bonnes idées"

A Mazar i Sharif, l'état d'esprit est également à la reconstruction. Affairé derrière son bureau du quartier d'affaires Kefayat Market, le téléphone local d'une main et le satellitaire de l'autre, Mohammad Taher Mosadeq, directeur financier de la société d'import-export Kamghar, ne cache pas son impatience : "Nous sommes prêts à avoir des relations avec tout pays prêt à coopérer avec l'Afghanistan, et à créer des joint-ventures avec d'autres entreprises", explique-t-il. Puis, comme on glisse une confidence : "Connaissez-vous des sociétés françaises qui pourraient être intéressées par l'Afghanistan, dans le domaine des travaux publics par exemple ?" (lire également l'interview d'Abdul Khaleq Fazal, ministre des Travaux publics, page ci-contre).

Même espoir d'une vie meilleure, mais sans illusion excessive, à l'autre extrémité de l'Afghanistan, à Kaboul : "La situation ici s'est bien améliorée, le gouvernement a de bonnes idées. Mais on entend tous les jours à la radio qu'il n'a pas d'argent", s'inquiète Sulaiman, un étudiant en électricité de vingt-quatre ans. Au chapitre des améliorations : la baisse des prix des denrées de base ("le kilo de thé est passé de 200.000 afghanis à 70.000") mais aussi les barbes que l'on peut couper, les turbans raccourcis, etc.

La remontée de la devise afghane face à la roupie pakistanaise (une bonne partie des denrées importées par Kaboul vient du Pakistan) produit ses effets bénéfiques. "La vie est plus facile maintenant", ajoute Sulaiman, même si, effet pervers et inattendu du départ des talibans, le prix de l'électronique grand-public, désormais autorisée, remonte en flèche comme la demande. Même si Sulaiman a le privilège de vivre gratuitement avec sa famille dans une grande barre de logements (érigée au bénéfice des fonctionnaires à l'époque communiste), l'achat d'un téléviseur lui paraît encore difficile : "Seul mon père travaille. Il est employé dans une ONG, et son salaire est de 100 dollars par mois", explique-t-il. Un salaire à comparer à celui de la plupart des fonctionnaires, qui perçoivent entre 30 dollars et 60 dollars par mois lorsque les salaires sont payés !

La situation des Kaboulis est d'autant moins facile qu'il y a une véritable pénurie de logements dans la capitale : les réfugiés de retour et l'afflux de journalistes et d'ONG, prêts à payer le prix fort, font flamber les loyers. Dans les rues, l'apparition d'embouteillages offre un indice supplémentaire des retours. Dans les grandes artères de la capitale, "on voit des échoppes s'ouvrir presque chaque jour", s'exclame un salarié d'une ONG. Ce vendeur d'électro-ménager, installé près du "Marco Polo", l'un des rares restaurants à expatriés de la ville, se frotte les mains. Il croit à un boom des ventes avec la levée des interdits (qui visaient la musique, la télévision, les radios) imposés par le régime du mollah Omar et la remontée de la monnaie, l'afghani : "Pour l'instant, c'est l'hiver et il fait froid, mais dans deux à trois mois les gens viendront plus nombreux." Faut-il pour autant partager l'optimisme de ce commerçant ?

Comment acheminer l'aide financière ?

Outre le couvre-feu (à partir de 22 heures), les coupures de l'électricité (disponible à peine cinq heures par jour dans les grandes villes) et la rareté des moyens de télécommunication (essentiellement satellitaire), l'économie est plongée dans la plus grande désorganisation : absence de système bancaire valide, banque centrale dans les limbes, budget à peine ébauché, monnaie fragile, peu d'emplois si ce n'est informels... Comment dans ces conditions acheminer de façon fiable l'aide financière ?

"Il va falloir un an avant de pouvoir injecter l'argent", affirme un haut fonctionnaire international. "Pour relancer un embryon d'économie, il faudrait que les élites reviennent", admet Meher Yaqobi, ancien membre de l'ONG française Acted (Agence d'aide à la coopération technique et au développement). Pour Ehsan Zahine, collaborateur d'Acted à Kaboul, "les investissements sont aujourd'hui devenus une condition de la stabilité : si les gens sont occupés à faire des affaires, ils ne penseront pas à créer des conflits". Une idée peut-être simple mais très partagée sur place.

Echapper au dangereux jeu politique local

Mais ces élites, qui ont souvent refait leur vie en Occident, accepteront-elles d'abandonner confort et sécurité pour l'aventure afghane ? L'Afghanistan serait-il prisonnier d'un cercle vicieux ? Responsable de la communication aux Nations unies à Kaboul, Yusuf Hassan est formel : pour ouvrir les robinets de l'aide, les grandes institutions internationales attendent que le gouvernement détaille un peu plus ses plans et les modalités de l'utilisation des dons. Mais en l'absence de moyens (voir l'interview ci-contre), les ministères sont bien en peine. Et seules les ONG parviennent pour l'instant à drainer l'aide internationale.

Pour sortir de l'impasse, les institutions internationales militent pour favoriser les projets à "impact rapide" (productions artisanales de tapis, raisins secs, petite réparation, etc.), adaptés aux micro-financements. Elles se préparent aussi à fournir au gouvernement des experts techniques en grand nombre. "Le ministère de la Santé en compte déjà dix-sept", affirme Loretta Hiebert Girardet, porte-parole à la World Health Organization (WHO). C'est peu à peu le cas partout, laisse entendre Yusuf Hassan. Avec le risque d'assister à une inflation des coûts induits en consultations et déplacements de ces experts internationaux...

Conseiller du président Karzai, Torek R. Faradi plaide pour que "le PNUD embauche lui-même des experts afghans". Son espoir ? Que ces spécialistes privilégient l'efficacité et échappent au dangereux jeu politique auquel se livrent les factions présentes au sein du gouvernement et qui fragilise le pouvoir de Kaboul. C'est peut-être la condition pour voir un jour le bout du tunnel.

Laurent Chemineau, envoyé spécial en Afghanistan