L'aide
internationale ne cesse de décroître
Article paru dans le journal La Croix
le 23 février 2001
Collectif
d'ONG regroupant Acted, Action contre la faim, Afrane, Aide médicale
internationale, Ceredaf, Madera, Médecins du monde, MRCA, Solidarités.
Le scénario
le plus douloureux pour les 20 millions d'hommes, de femmes et d'enfants
qui vivent aujourd'hui en Afghanistan serait celui de l'oubli et de
l'indifférence générale. Il faut rappeler que ce
pays, déjà meurtri par un conflit interminable, est confronté
depuis deux ans à une sécheresse sans précédent,
responsable de déplacements massifs de populations. Or, les sanctions
votées en décembre dernier par le Conseil de sécurité
des Nations unies contre le régime afghan taliban, entrées
en vigueur le 19 janvier, renforcent encore l'isolement de ce pays et
de sa population. Le secrétaire générale des Nations
unies, Kofi Annan, s'est lui-même opposé à ces sanctions.
De fait, les talibans ses sont immédiatement retirés des
négociations de paix réengagées depuis peu avec
l'opposition et, dans le pays, une tension accrue est déjà
sensible. Dans le même temps, la situation humanitaire continue
de se détériorer. Alors que l'amalgame est trop souvent
fait entre les Afghans et le régime taliban, la misère
extrême de cette population, elle-même victime du fondamentalisme,
est pour l'essentiel passée sous silence.
Or, l'Afghanistan, pays où plus de 85% de la population vit de
l'agriculture, doit faire face aux effets de la sécheresse la
plus dramatique depuis trente ans. Dans les régions de cultures
pluviales, 50% des terres n'ont pu être ensemencées et
la production agricole s'est effondrée. Les organismes d'aide
estimes à 2,3 millions de tonnes le déficit alimentaire
du pays pour 2000-20001. Les récoltes seront consommées
bien avant le printemps, ne laissant aucune réserve de semences
pour la prochaine saison agricole. Le cheptel, principalement ovin,
est fortement touché. Les familles sont contraintes de vendre
leurs biens, leurs animaux et leurs terres et de s'endetter pour acheter
de la nourriture. Des dizaines de milliers d'entre elles doivent tout
abandonner pour trouver refuge dans des camps de fortune.
Ainsi, depuis la fin du mois de décembre, ce sont plusieurs centaines
de personnes qui arrivent chaque jour à Herat, dans l'ouest du
pays. Dans les camps d'accueil, 11% des enfants de moins de 5 ans souffrent
de malnutrition aiguë et présentent des risques élevés
de mortalité. Mais l'aide alimentaire fournie ne suffit pas.
Le lancement d'une campagne de vaccination contre la rougeole - importante
cause de mortalité infantile - l'approvisionnement en eau potable
et en bois de chauffage sont autant de besoins urgents.
Des millions
de civils se retrouvent
pris pour des entités négligeables
Or, face à
cette détresse, que constate-t-on ? L'aide internationale accordée
à l'Afghanistan ne cesse de décroître. En 2000,
moins de 50% des fonds requis par les organismes d'assistance ont été
effectivement alloués. La contribution de la Commission européenne
est, elle, passée d'une moyenne de 50 millions d'euros (328 millions
de francs) par an entre 1991 et 1998 à 36 millions d'euros (236
millions de francs) en 2000. L'aide d'urgence programmée, à
ce jour, par Echo (Office humanitaire de la communauté européenne)
est aussi en baisse. Comble d'ironie, pour la période 2001-2003,
aucune enveloppe n'a été prévue par l'Union européenne
concernant des programmes de sécurité alimentaire et les
financements destinés aux populations afghanes déplacées
et réfugiées ne seront pas reconduits en 2001.
Ces choix politiques contrastent avec la large mobilisation internationale
en faveur de pays frappés par la sécheresse, ou en proie
à des guerres sanglantes, comme on a pu le constater récemment
avec l'Ethiopie ou le Kosovo. Cette fatigue de l'aide internationale,
que perçoivent les organisations humanitaires, ne fait qu'aggraver
le sentiment d'abandon exprimé de plus en plus fortement par
la population. L'oubli de ces populations par la communauté internationale
ne peut qu'accentuer leur dénuement et l'exode de milliers de
familles vers les pays voisins ou vers des villes au bord de l'asphyxie.
Raison d'Etat qui monnaie reconnaissance internationale et aide internationale
contre soumission aux intérêts des grandes puissances,
d'une part. Machiavélisme politique qui oppose reconnaissance
idéologique et terrorisme international, d'autre part. A ce jeu
funèbre, des millions de civils se retrouvent encore une fois
pris pour des entités négligeables. Au cur de l'hiver,
les organisations humanitaires sont engagées dans une course
contre la montre pour faire face aux urgences. Au printemps, elles n'auront
que quelques mois pour aider les Afghans à se réinstaller
chez eux, à ensemencer les champs, et tenter de profiter des
premières pluies. Un contexte qui requiert une mobilisation plus
courageuse des Etats membres de la communauté internationale,
et un engagement plus massif de leur part. En aucun cas un abandon programmé
des populations.