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1- Présente-toi à nos lecteurs :
Je suis un autodidacte. J'ai lu beaucoup, étudié seul, travaillé tôt et
j'ai bénéficié de l'amitié éclairée que certains hommes vous accordent
lorsque vous tentez de les comprendre. Voici ce que je cherchais à saisir
que l'école n'enseignait pas : comprendre les hommes et le sens de leur
vie. Mon parcours professionnel est varié : soutien social (éducateur
spécialisé), communication, BTP (de manœuvre à chef de chantier), journalisme
(presse écrite), conseil en investissement, montage de projets de développement…
J'ai été tantôt employé, tantôt entrepreneur.
2- Comment en es-tu arrivé à l'humanitaire et à Solidarités ?
Il me semble que c'est la vie qui mène à l'humanitaire, l'expérience que
l'on en fait. Celle de la différence, de la souffrance, des dangers et
des joies. Alors, pour moi, l'humanitaire représente le respect de l'humain,
de ses doutes, de ses prouesses, de sa beauté, de son devenir, de sa fin.
C'est un idéal que les réalités de terrain écorchent bien souvent. Il
fait pourtant office de moteur autant que d'armure. Le respect de la vie
est une prémisse à atteindre. Comment suis-je arrivé à Solidarités ? Je
résidais au Burundi avec mon épouse, chef de mission pour Handicap International.
Je cherchais un poste dans une ONG nationale afin de percevoir de l'intérieur
les problématiques du pays, lorsque j'ai appris grâce à Maud, l'ex-Chef
de mission Burundi, la vacance prochaine de son poste. J'ai finalement
choisi Solidarités après avoir rencontré les équipes de volontaires, et
remarqué la qualité de leur engagement. La diversité des programmes et
le challenge que cela représente m'ont également séduit. Ma venue au siège
a conforté mon choix. La taille de la structure de Solidarités me convient.
Chaque individu compte, les liens humains sont forts. L'association traverse
une phase de restructuration douce et de réajustement au "monde humanitaire"
d'aujourd'hui. Être présent à ce moment est très gratifiant.
3- Quelle est ta fonction en tant que CDM ?
Ce poste est passionnant et éprouvant. Gérer les équipes expatriées dans
un contexte sécuritaire changeant requiert une approche particulière.
Au-delà de l'aspect participatif, il est nécessaire d'être très à "l'écoute",
tout en maintenant suffisamment de "cadre". Les équipes ont tendance à
travailler énormément, parfois le "nez dans le guidon". Mais c'est la
conception du métier qui veut ça. Aide humanitaire d'urgence, disons-nous.
Certains volontaires veulent de l'action, de la découverte, d'autres ambitionnent
de faire progresser leur programme, tout en redoutant les aléas de la
guerre. Dans ces conditions, structurer une mission est un beau challenge.
Les pressions sont permanentes, et l'équipe doit être soudée pour être
efficace. En parallèle, les équipes nationales sont également ébranlées
par la crise, plus encore que les expatriés, bien évidemment. Ce sont
leurs familles et leurs maisons qui sont bombardées. Il nous faut le prendre
en compte, malgré notre grande ignorance de la culture, de la langue,
de l'histoire de ce pays. Ne pas avoir évacué en juillet exprime notre
engagement à leur côté. Ce n'est certes pas suffisant. En parallèle, il
faut assurer la bonne marche des programmes et réfléchir à l'élaboration
des suivants, là où ils sont nécessaires, viables et souhaités par la
population. Il s'agit donc d'acquérir rapidement une grande quantité d'information,
de l'analyser et de la synthétiser pour être à même de prendre les bonnes
décisions. Enfin, le relationnel auprès des partenaires et des bailleurs
est primordial pour obtenir soutien et finances qui nous permettent de
prolonger notre réflexion par des actions de terrain. Notre marge de manœuvre
demeure très étroite, en aval des directives de Bruxelles, Washington
ou Paris, mais elle existe.
4- Quelle est la situation politique et humanitaire qui prévaut en
ce moment au Burundi ?
Le pays traverse une phase transitoire de 3 ans qui découle des accords
d'Arusha d'août 2000 (appliqués à partir de novembre 2001). Le président
de la seconde moitié de la transition, un Hutu (après le Major Buyoya,
président Tutsi pendant 18 mois), hérite la lourde tâche de négocier l'intégration
des forces rebelles Hutus au sein de l'armée et du gouvernement. Force
est de reconnaître que la situation humanitaire n'a pas connu d'amélioration
majeure durant ces dix dernières années. L'insécurité persistante et les
sentiments défaitistes associés, se sont incrustés dans la tête des Burundais.
Il leur semble vain d'espérer améliorer leurs conditions de vie ou de
bâtir un avenir. De surcroît, quelques fortunes se sont créées grâce à
la crise, bâties sur une économie de guerre. Les jalousies et les rancœurs
s'en trouvent exacerbées. Malgré cela, il me semble que la nature du conflit
ait évolué. D'un conflit à base ethnique, le pays en est arrivé à une
situation d'instabilité permanente, d'insécurité civile et de désinvestissement.
Les risques de dérives sont forts, et chacun redoute de plus en plus les
actes de banditisme. Ce pays n'a de ressource qu'humaine que les faiseurs
de crise exploitent. De nombreuses populations sont déplacées quotidiennement,
dépendantes et accoutumées à l'aide humanitaire, seul espoir de survie.
5- Quelles sont les programmes de Solidarités au Burundi et comment
l'équipe les gère-t-elle au quotidien ?
La mission Solidarités Burundi comporte 3 volets : sécurité alimentaire
; nutrition ; eau et assainissement. Nous sommes présents dans 7 des 17
provinces du pays. Notre action sur le terrain subit de plein fouet la
situation sécuritaire. Les nombreuses escarmouches entre forces et armées
gouvernementales et factions rebelles nous interdisent régulièrement l'accès
aux terrains. Cependant, lorsqu'il est possible, le contact quasi quotidien
avec les leurs bénéficiaires nous permet de coller au plus près à leurs
préoccupations et contraintes.
6- Récemment le Burundi a connu des semaines très " chaudes " avec
notamment des combats dans la capitale Bujumbura, entraînant un énorme
déplacement de population et un accroissement des besoins humanitaires.
Comment l'équipe a-t-elle réagi ?
Les très violentes attaques qu'a subie la capitale pendant plus d'une
semaine ont ravivé la méfiance et le sentiment d'insécurité chez les Burundais.
De nombreuses ONG ont évacué la capitale, redoutant les tirs d'obus à
la précision parfois aléatoire. Après une courte période de choc et d'organisation
de la sécurité de la mission, les équipes Solidarités nationales et expatriées
ont rapidement réagi et exprimé leur volonté d'agir au plus vite. Elles
ont à tout moment fait preuve d'un courage et d'une détermination remarquable.
Grâce à une coordination de qualité gérée par OCHA (Coordination des Affaires
humanitaires des Nations Unies), nous avons réalisé des distributions
de vivres et de non-vivres aux populations déplacées par les combats.
Elles s'étaient réfugiées à l'Est de la capitale. D'autre ONG ont été
plus passives. Nous ne pouvons le leur reprocher. Il est vrai, nous avons
pris certains risques, mais toujours mesurés. À chacun son mandat.
Heureusement, nous avons bénéficié du soutien d'associations burundaises
et de quelques humanitaires expatriés provenant d'ONG ou d'agences onusiennes,
à titre personnel. Plus généralement, notre présence est un facteur stabilisant
à ne pas négliger. Les Burundais savent qu'ils ne sont pas seuls. D'importantes
ONG ont quitté le pays (pour des motifs souvent internes), renforçant
encore l'importance symbolique de celles qui restent dans ce pays. Nos
attitudes marquent les esprits, et en apportant de la solidarité, nous
montrons un exemple. Les Burundais y sont très sensibles. Si des étrangers
croient en l'avenir de leur pays, pourquoi pas eux-mêmes ?
7- Quelles sont les risques et les enjeux auxquels vous étiez confrontés
?
Les balles perdues étaient nombreuses juste au-dessus de la zone de distribution.
Les populations étaient terrorisées par les impressionnants tirs de roquette
des hélicoptères de combats. De nombreux enfants nous entouraient à chaque
tir, croyant à la protection d'un homme blanc face à une machinerie infernale
de blanc. Les équipes Solidarités avaient cette lourde tâche de maintenir
le calme en montrant l'exemple. Je peux vous dire que nous étions tous
angoissés par ces attaques d'hélicoptères. Dans cette situation, j'ai
été fier et heureux de constater que chacun avait été à la hauteur. Évidemment,
la gratitude des Burundais fut touchante, bien que je considère que nous
avons simplement fait notre métier, comme toute l'équipe. Les forces armées
burundaises étaient sur le qui-vive, et ont accepté que nous effectuions
les distributions à la dernière minute. Nous étions presque sur la ligne
de front. Elles craignaient que des infiltrations rebelles soient facilitées
par les regroupements de population occasionnées par nos distributions.
Il faut par ailleurs reconnaître que le soutien des militaires fut appréciable
lors de la première distribution. Notre organisation fut perturbée par
une intervention extérieure, et un retrait rapide de nos équipes, sous
le regard de l'autorité militaire, nous évita quelques mauvais coups de
bâton. Il me faut rappeler la déception des expatriés qui n'étaient pas
à Bujumbura à ce moment, très déçus de n'avoir pas pu participer à cette
action. Certains se sont même sentis coupables de ne pouvoir porter secours
aux populations déplacées…
8- Quelle est ta plus grande difficulté concernant cette mission ?
Le temps. Il y a tant à faire. Les Burundais sont très demandeurs d'expertise,
de conseils et de formation. La collaboration et la coordination entre
les différents acteurs (ONG principalement) sont trop faibles. De nombreuses
synergies restent à développer, dans un environnement parfois concurrentiel.
Comme partout je crois, nous manquons de leaders. De nombreuses énergies
sont sous-exploitées. C'est un gâchis. Ce ne sont pas les ressources financières
qui manquent, c'est l'utilisation des moyens, humains principalement,
qu'il faut remettre en cause. Voilà, la tâche est lourde, j'aimerais m'y
impliquer davantage, mais le temps me manque. Problème d'organisation.
Autre souci : de nombreux Burundais ont débuté dans l'humanitaire. Simplement
parce que c'était - ça l'est encore - un des seuls moyens de gagner sa
vie. Le choix de l'humanitaire doit pourtant naître d'un engagement humain,
pas d'un besoin personnel. Ici, travailler dans l'humanitaire, c'est avant
tout s'assurer un revenu. C'est un plan de carrière. Comment initier cette
remise en question chez une personne de 35 ans qui travaille dans une
ONG depuis plus de 10 ans ? Le gouffre qui existe entre cette génération
de citadins humanitaires (ou de commerçants aisés) et les paysans désespérés
par la guerre est large. De plus, la crise renforce les individualismes
en même temps qu'elle broie les solidarités traditionnelles.
9- Pour finir, une petite anecdote qui t'a vraiment marqué sur cette
mission.
SOLIDARITÉS coordonne une initiative locale de reconstruction des
maisons détruites par les combats de juillet. Lorsque j'ai demandé à un
ami burundais qui habite ces quartiers s'il avait bien été visité par
les évaluateurs, il m'a répondu qu'il était inutile de reconstruire, car
les bombardements reprendraient un jour. C'est la troisième fois que je
reconstruis ma maison. C'est la paix qu'il faut, pas des tôles. Je crois
que lorsqu'un homme préfère la paix aux moyens qu'on lui offre pour survivre,
la paix n'est plus très loin. Le désarroi et la résignation, sagesse des
pauvres et des damnés, précèdent souvent les grandes évolutions. Tout
est question de temps. Quelques jours plus tard, je fus malgré tout joyeux
de l'entendre me signaler que les évaluateurs lui avaient rendu visite.
Les changements s'opèrent rarement dans la douceur.
Notre
action au Burundi

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