Entretien avec Alexandre actuel Chef de Mission

1- Présente-toi à nos lecteurs :
Je suis un autodidacte. J'ai lu beaucoup, étudié seul, travaillé tôt et j'ai bénéficié de l'amitié éclairée que certains hommes vous accordent lorsque vous tentez de les comprendre. Voici ce que je cherchais à saisir que l'école n'enseignait pas : comprendre les hommes et le sens de leur vie. Mon parcours professionnel est varié : soutien social (éducateur spécialisé), communication, BTP (de manœuvre à chef de chantier), journalisme (presse écrite), conseil en investissement, montage de projets de développement… J'ai été tantôt employé, tantôt entrepreneur.

2- Comment en es-tu arrivé à l'humanitaire et à Solidarités ?
Il me semble que c'est la vie qui mène à l'humanitaire, l'expérience que l'on en fait. Celle de la différence, de la souffrance, des dangers et des joies. Alors, pour moi, l'humanitaire représente le respect de l'humain, de ses doutes, de ses prouesses, de sa beauté, de son devenir, de sa fin. C'est un idéal que les réalités de terrain écorchent bien souvent. Il fait pourtant office de moteur autant que d'armure. Le respect de la vie est une prémisse à atteindre. Comment suis-je arrivé à Solidarités ? Je résidais au Burundi avec mon épouse, chef de mission pour Handicap International. Je cherchais un poste dans une ONG nationale afin de percevoir de l'intérieur les problématiques du pays, lorsque j'ai appris grâce à Maud, l'ex-Chef de mission Burundi, la vacance prochaine de son poste. J'ai finalement choisi Solidarités après avoir rencontré les équipes de volontaires, et remarqué la qualité de leur engagement. La diversité des programmes et le challenge que cela représente m'ont également séduit. Ma venue au siège a conforté mon choix. La taille de la structure de Solidarités me convient. Chaque individu compte, les liens humains sont forts. L'association traverse une phase de restructuration douce et de réajustement au "monde humanitaire" d'aujourd'hui. Être présent à ce moment est très gratifiant.

3- Quelle est ta fonction en tant que CDM ?
Ce poste est passionnant et éprouvant. Gérer les équipes expatriées dans un contexte sécuritaire changeant requiert une approche particulière. Au-delà de l'aspect participatif, il est nécessaire d'être très à "l'écoute", tout en maintenant suffisamment de "cadre". Les équipes ont tendance à travailler énormément, parfois le "nez dans le guidon". Mais c'est la conception du métier qui veut ça. Aide humanitaire d'urgence, disons-nous. Certains volontaires veulent de l'action, de la découverte, d'autres ambitionnent de faire progresser leur programme, tout en redoutant les aléas de la guerre. Dans ces conditions, structurer une mission est un beau challenge. Les pressions sont permanentes, et l'équipe doit être soudée pour être efficace. En parallèle, les équipes nationales sont également ébranlées par la crise, plus encore que les expatriés, bien évidemment. Ce sont leurs familles et leurs maisons qui sont bombardées. Il nous faut le prendre en compte, malgré notre grande ignorance de la culture, de la langue, de l'histoire de ce pays. Ne pas avoir évacué en juillet exprime notre engagement à leur côté. Ce n'est certes pas suffisant. En parallèle, il faut assurer la bonne marche des programmes et réfléchir à l'élaboration des suivants, là où ils sont nécessaires, viables et souhaités par la population. Il s'agit donc d'acquérir rapidement une grande quantité d'information, de l'analyser et de la synthétiser pour être à même de prendre les bonnes décisions. Enfin, le relationnel auprès des partenaires et des bailleurs est primordial pour obtenir soutien et finances qui nous permettent de prolonger notre réflexion par des actions de terrain. Notre marge de manœuvre demeure très étroite, en aval des directives de Bruxelles, Washington ou Paris, mais elle existe.

4- Quelle est la situation politique et humanitaire qui prévaut en ce moment au Burundi ?
Le pays traverse une phase transitoire de 3 ans qui découle des accords d'Arusha d'août 2000 (appliqués à partir de novembre 2001). Le président de la seconde moitié de la transition, un Hutu (après le Major Buyoya, président Tutsi pendant 18 mois), hérite la lourde tâche de négocier l'intégration des forces rebelles Hutus au sein de l'armée et du gouvernement. Force est de reconnaître que la situation humanitaire n'a pas connu d'amélioration majeure durant ces dix dernières années. L'insécurité persistante et les sentiments défaitistes associés, se sont incrustés dans la tête des Burundais. Il leur semble vain d'espérer améliorer leurs conditions de vie ou de bâtir un avenir. De surcroît, quelques fortunes se sont créées grâce à la crise, bâties sur une économie de guerre. Les jalousies et les rancœurs s'en trouvent exacerbées. Malgré cela, il me semble que la nature du conflit ait évolué. D'un conflit à base ethnique, le pays en est arrivé à une situation d'instabilité permanente, d'insécurité civile et de désinvestissement. Les risques de dérives sont forts, et chacun redoute de plus en plus les actes de banditisme. Ce pays n'a de ressource qu'humaine que les faiseurs de crise exploitent. De nombreuses populations sont déplacées quotidiennement, dépendantes et accoutumées à l'aide humanitaire, seul espoir de survie.

5- Quelles sont les programmes de Solidarités au Burundi et comment l'équipe les gère-t-elle au quotidien ?
La mission Solidarités Burundi comporte 3 volets : sécurité alimentaire ; nutrition ; eau et assainissement. Nous sommes présents dans 7 des 17 provinces du pays. Notre action sur le terrain subit de plein fouet la situation sécuritaire. Les nombreuses escarmouches entre forces et armées gouvernementales et factions rebelles nous interdisent régulièrement l'accès aux terrains. Cependant, lorsqu'il est possible, le contact quasi quotidien avec les leurs bénéficiaires nous permet de coller au plus près à leurs préoccupations et contraintes.

6- Récemment le Burundi a connu des semaines très " chaudes " avec notamment des combats dans la capitale Bujumbura, entraînant un énorme déplacement de population et un accroissement des besoins humanitaires. Comment l'équipe a-t-elle réagi ?
Les très violentes attaques qu'a subie la capitale pendant plus d'une semaine ont ravivé la méfiance et le sentiment d'insécurité chez les Burundais. De nombreuses ONG ont évacué la capitale, redoutant les tirs d'obus à la précision parfois aléatoire. Après une courte période de choc et d'organisation de la sécurité de la mission, les équipes Solidarités nationales et expatriées ont rapidement réagi et exprimé leur volonté d'agir au plus vite. Elles ont à tout moment fait preuve d'un courage et d'une détermination remarquable. Grâce à une coordination de qualité gérée par OCHA (Coordination des Affaires humanitaires des Nations Unies), nous avons réalisé des distributions de vivres et de non-vivres aux populations déplacées par les combats. Elles s'étaient réfugiées à l'Est de la capitale. D'autre ONG ont été plus passives. Nous ne pouvons le leur reprocher. Il est vrai, nous avons pris certains risques, mais toujours mesurés. À chacun son mandat. Heureusement, nous avons bénéficié du soutien d'associations burundaises et de quelques humanitaires expatriés provenant d'ONG ou d'agences onusiennes, à titre personnel. Plus généralement, notre présence est un facteur stabilisant à ne pas négliger. Les Burundais savent qu'ils ne sont pas seuls. D'importantes ONG ont quitté le pays (pour des motifs souvent internes), renforçant encore l'importance symbolique de celles qui restent dans ce pays. Nos attitudes marquent les esprits, et en apportant de la solidarité, nous montrons un exemple. Les Burundais y sont très sensibles. Si des étrangers croient en l'avenir de leur pays, pourquoi pas eux-mêmes ?

7- Quelles sont les risques et les enjeux auxquels vous étiez confrontés ?
Les balles perdues étaient nombreuses juste au-dessus de la zone de distribution. Les populations étaient terrorisées par les impressionnants tirs de roquette des hélicoptères de combats. De nombreux enfants nous entouraient à chaque tir, croyant à la protection d'un homme blanc face à une machinerie infernale de blanc. Les équipes Solidarités avaient cette lourde tâche de maintenir le calme en montrant l'exemple. Je peux vous dire que nous étions tous angoissés par ces attaques d'hélicoptères. Dans cette situation, j'ai été fier et heureux de constater que chacun avait été à la hauteur. Évidemment, la gratitude des Burundais fut touchante, bien que je considère que nous avons simplement fait notre métier, comme toute l'équipe. Les forces armées burundaises étaient sur le qui-vive, et ont accepté que nous effectuions les distributions à la dernière minute. Nous étions presque sur la ligne de front. Elles craignaient que des infiltrations rebelles soient facilitées par les regroupements de population occasionnées par nos distributions. Il faut par ailleurs reconnaître que le soutien des militaires fut appréciable lors de la première distribution. Notre organisation fut perturbée par une intervention extérieure, et un retrait rapide de nos équipes, sous le regard de l'autorité militaire, nous évita quelques mauvais coups de bâton. Il me faut rappeler la déception des expatriés qui n'étaient pas à Bujumbura à ce moment, très déçus de n'avoir pas pu participer à cette action. Certains se sont même sentis coupables de ne pouvoir porter secours aux populations déplacées…

8- Quelle est ta plus grande difficulté concernant cette mission ?
Le temps. Il y a tant à faire. Les Burundais sont très demandeurs d'expertise, de conseils et de formation. La collaboration et la coordination entre les différents acteurs (ONG principalement) sont trop faibles. De nombreuses synergies restent à développer, dans un environnement parfois concurrentiel. Comme partout je crois, nous manquons de leaders. De nombreuses énergies sont sous-exploitées. C'est un gâchis. Ce ne sont pas les ressources financières qui manquent, c'est l'utilisation des moyens, humains principalement, qu'il faut remettre en cause. Voilà, la tâche est lourde, j'aimerais m'y impliquer davantage, mais le temps me manque. Problème d'organisation. Autre souci : de nombreux Burundais ont débuté dans l'humanitaire. Simplement parce que c'était - ça l'est encore - un des seuls moyens de gagner sa vie. Le choix de l'humanitaire doit pourtant naître d'un engagement humain, pas d'un besoin personnel. Ici, travailler dans l'humanitaire, c'est avant tout s'assurer un revenu. C'est un plan de carrière. Comment initier cette remise en question chez une personne de 35 ans qui travaille dans une ONG depuis plus de 10 ans ? Le gouffre qui existe entre cette génération de citadins humanitaires (ou de commerçants aisés) et les paysans désespérés par la guerre est large. De plus, la crise renforce les individualismes en même temps qu'elle broie les solidarités traditionnelles.

9- Pour finir, une petite anecdote qui t'a vraiment marqué sur cette mission.
SOLIDARITÉS coordonne une initiative locale de reconstruction des maisons détruites par les combats de juillet. Lorsque j'ai demandé à un ami burundais qui habite ces quartiers s'il avait bien été visité par les évaluateurs, il m'a répondu qu'il était inutile de reconstruire, car les bombardements reprendraient un jour. C'est la troisième fois que je reconstruis ma maison. C'est la paix qu'il faut, pas des tôles. Je crois que lorsqu'un homme préfère la paix aux moyens qu'on lui offre pour survivre, la paix n'est plus très loin. Le désarroi et la résignation, sagesse des pauvres et des damnés, précèdent souvent les grandes évolutions. Tout est question de temps. Quelques jours plus tard, je fus malgré tout joyeux de l'entendre me signaler que les évaluateurs lui avaient rendu visite. Les changements s'opèrent rarement dans la douceur.

Notre action au Burundi


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