Entretien avec Alexandre Huynh, Chef de Mission au Burundi

Alexandre Huynh est chef de mission au Burundi pour Solidarités, il nous livre son témoignage sur cette mission dans un pays ravagé par 10 ans de guerre civile.

Quelles sont les programmes de Solidarités au Burundi et comment l'équipe les gère -t-elle au quotidien ?

La mission Solidarités Burundi comporte 3 volets : sécurité alimentaire ; nutrition ; eau et assainissement. Nous sommes présents dans 7 des 17 provinces du pays. Notre action sur le terrain subit de plein fouet la situation sécuritaire. Les nombreuses escarmouches entre forces armées gouvernementales et factions rebelles nous interdisent régulièrement l'accès aux terrains. Cependant, lorsqu'il est possible, le contact quasi quotidien avec les bénéficiaires nous permet de coller au plus près à leurs préoccupations et contraintes.

Récemment le Burundi a connu des semaines très chaudes de son histoire avec notamment des combats dans la capitale Bujumbura, entraînant un énorme déplacement de population et un accroissement des besoins humanitaires. Comment l'équipe a-t-elle réagi ?

Les très violentes attaques qu'a subie la capitale pendant plus d'une semaine ont ravivé la méfiance et le sentiment d'insécurité chez les Burundais. De nombreuses ONG ont évacué la capitale, redoutant les tirs d'obus à la précision parfois aléatoire. Après une courte période de choc et d'organisation de la sécurité de la mission, les équipes Solidarités nationales et expatriées ont rapidement réagi et exprimé leur volonté d'agir au plus vite. Elles ont à tout moment fait preuve d'un courage et d'une détermination remarquables. Grâce à une coordination de qualité gérée par OCHA (Coordination des Affaires humanitaires des Nations Unies), nous avons réalisé des distributions de vivres et de non-vivres aux populations déplacées par les combats. Elles s'étaient réfugiées à l'est de la capitale. D'autres ONG ont été plus passives. Nous ne pouvons le leur reprocher. Il est vrai, nous avons pris certains risques, mais toujours mesurés. A chacun son mandat. Heureusement, nous avons bénéficié du soutien d'associations burundaises et de quelques humanitaires expatriés provenant d'ONG ou d'agences onusiennes, à titre personnel. Plus généralement, notre présence est un facteur stabilisant à ne pas négliger. Les Burundais savent qu'ils ne sont pas seuls. D'importantes ONG ont quitté le pays (pour des motifs souvent internes), renforçant encore l'importance symbolique de celles qui restent dans ce pays. Nos attitudes marquent les esprit, et en apportant de la solidarité, nous montrons un exemple. Les Burundais y sont très sensibles. Si des étrangers croient en l'avenir de leur pays, pourquoi pas eux-mêmes ?

Quelles sont les risques et les enjeux auxquels vous étiez confrontés ?

Les balles perdues étaient nombreuses juste au dessus de la zone de distribution. Les populations étaient terrorisées par les impressionnants tirs de roquette des hélicoptères de combats. De nombreux enfants nous entouraient à chaque tir, croyant à la protection d'un homme blanc face à une machinerie infernale de blanc. Les équipes Solidarités avaient cette lourde tâche de maintenir le calme en montrant l'exemple. Je peux vous dire que nous étions tous angoissés par ces attaques d'hélicoptères. Dans cette situation, j'ai été fier et heureux de constater que chacun avait été à la hauteur. Évidemment, la gratitude des Burundais fut touchante, bien que je considère que nous avons simplement fait notre métier, comme toute l'équipe. Les forces armées burundaises étaient sur le qui-vive, et ont accepté que nous effectuions les distributions à la dernière minute. Nous étions presque sur la ligne de front. Elles craignaient que des infiltrations rebelles soient facilitées par les regroupements de population occasionnées par nos distributions. Il faut par ailleurs reconnaître que le soutien des militaires fut appréciable lors de la première distribution. Notre organisation fut perturbée par une intervention extérieure, et un retrait rapide de nos équipes, sous le regard de l'autorité militaire, nous évita quelques mauvais coups de bâton. Il me faut rappeler la déception des expatriés qui n'étaient pas à Bujumbura à ce moment, très déçus de n'avoir pas pu participer à cette action. Certains se sont même sentis coupables de ne pouvoir porter secours aux populations déplacées…

Quelle est ta plus grande difficulté concernant cette mission ?

Le temps. Il y a tant à faire. Les Burundais sont très demandeurs d'expertise, de conseils et de formation. La collaboration et la coordination entre les différents acteurs (ONG principalement) est trop faible. De nombreuses synergies restent à développer, dans un environnement parfois concurrentiel. Comme partout je crois, nous manquons de leaders. De nombreuses énergies sont sous-exploitées. C'est un gâchis. Ce ne sont pas les ressources financières qui manquent, c'est l'utilisation des moyens, humains principalement, qu'il faut remettre en cause. Voilà, la tâche est lourde, j'aimerais m'y impliquer davantage, mais le temps me manque. Problème d'organisation ? Autre souci : de nombreux Burundais ont débuté dans l'humanitaire. Simplement parce que c'était - ça l'est encore - un des seuls moyen de gagner sa vie. Le choix de l'humanitaire doit pourtant naître d'un engagement humain, pas d'un besoin personnel. Ici, travailler dans l'humanitaire, c'est avant tout s'assurer un revenu. C'est un plan de carrière. Comment initier cette remise en question chez une personne de 35 ans qui travaille dans une ONG depuis plus de 10 ans ? Le gouffre qui existe entre cette génération de citadins humanitaires (ou de commerçants aisés) et les paysans désespérés par la guerre est large. De plus, la crise renforce les individualismes en même temps qu'elle broie les solidarités traditionnelles.

Pour finir, une petite anecdote qui t'as vraiment marqué sur cette mission.

Solidarités coordonne une initiative locale de reconstruction des maisons détruites par les combats de juillet. Lorsque j'ai demandé à un ami burundais qui habite ces quartiers s'il avait bien été visité par les évaluateurs, il m'a répondu qu'il était inutile de reconstruire, car les bombardements reprendraient un jour. C'est la troisième fois que je reconstruis ma maison. C'est la paix qu'il faut, pas des tôles. Je crois que lorsqu'un homme préfère la paix aux moyens qu'on lui offre pour survivre, la paix n'est plus très loin. Le désarroi et la résignation, sagesse des pauvres et des damnés, précèdent souvent les grandes évolutions. Tout est question de temps. Quelques jours plus tard, je fus malgré tout joyeux de l'entendre me signaler que les évaluateurs lui avaient rendu visite. Les changements s'opèrent rarement dans la douceur.

Notre action au Burundi


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