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Au détour d'une vallée, nous plongeons vers un pont
qui enjambe une magnifique rivière accueillant à ses abords les
femmes et les enfants venus chercher l'eau. Ils portent de leurs
bras maigres ce précieux trésor vers une destination que nous
rencontrons en haut d'une butte, deux kilomètres plus loin, Mungo
ville…
Mungo, c'est une vingtaine de bâtiments détruits entourés de plus
de 2.000 maisons en briques adobe. Le soleil est au rendez-vous
et nous laisse entrevoir une cité déserte aux ambiances de western,
avec sa vieille église a moitié effondrée et ses larges allées
sans vie…
Après avoir rencontré les autorités locales et discuté
de la situation, nous profitons d'un peu de temps disponible pour
nous faufiler entre les cases entremêlées qui se sont construites
dans la plus pure tradition anarchique africaine. Au détour de
nos conversations, nous comprenons l'étendue du désarroi de cette
population usée par tant d'années de guerre, acculée jusqu'à ce
lieu où la vie cherche désespérément à racheter ses droits à la
misère et la mort…
Beaucoup de témoignages ont été recueillis, aucun
n'ayant à envier à un autre les épreuves qu'eurent à subir ces
familles écrasées par le poids de la guerre et de son cortège
d'horreurs…
Veronika Checala a 25 ans. Son mari a été enrôlé
de force dans les troupes de l'UNITA et elle s'est retrouvée seule
avec leurs trois enfants, sur la zone de front, en janvier 2002.
Leur maison est située à 120 km environ à l'Est de Mungo. Les
offensives se sont alors multipliées et plusieurs fois ils ont
du fuir dans le Mato (brousse), attendant que les combats se relâchent
et qu'ils puissent de nouveau avoir accès à leurs maigres réserves
de nourriture restées cachées sur leur terre.
Et puis un jour, ils ont été obligés de fuir pour
de bon, n'emportant rien avec eux. Ils ont erré trois semaines
dans la brousse avant d'arriver à Mungo, évitant les troupes militaires
et les patrouilles, les mines et les dangers de la nuit. Ils ne
mangèrent pendant cette période que des racines crues de peur
d'être repérés en faisant du feu. La soif et la faim ont été leurs
plus fidèles compagnons de route, mais leur détermination à survivre
et la force morale de Veronika les ont emmenés à Mungo où les
autorités locales les ont enregistrés le 18 février 2002. Par
chance, Veronika retrouve sur Mungo Mia, une tante par alliance
qui les accueille, elle et ses trois enfants. La famille s'installe
alors dans une case de 20 m² où vivent déjà deux autres familles
de six et quatre personnes… La cadette de deux ans et demi, Roberta,
très affaiblie par ces semaines de privations, ne survivra pas…
Le centre de santé n'était alors plus approvisionné en médicaments
et de toute façon, Veronika n'avait pas les moyens de payer le
traitement.
Depuis son arrivée, Veronika et Alfonso, l'aîné
des enfants, essayent de subvenir aux seuls besoins alimentaires
de leur famille en travaillant sur la parcelle de terre que leur
a généreusement prêtée Mia. Mais alors que les personnes déplacées
continue à affluer sur la ville, les terres ne suffisent déjà
plus à nourrir toutes ces bouches supplémentaires et l'enclavement
de la ville ne permet pas aux populations d'avoir accès à l'aide
extérieure. Veronika sait que la situation va encore empirer pendant
la période de soudure qui durera encore quatre mois, mais la perte
de sa fille ne la fera plus bouger, elle a trop peur de mettre
en danger le reste de sa famille. Par ailleurs, elle est toujours
sans nouvelle de son mari et a peur de sa réaction quand il apprendra
qu'elle a laissé mourir sa fille préférée. De toute façon, conclut-elle,
personne ne semble savoir où il se trouve, ni même s'il est encore
vivant…
L'espoir, elle n'en a plus, elle attend un miracle
ou la mort. Elle garde pourtant la force de lutter pour ses enfants
et si un jour elle en a les moyens, elle retournera s'occuper
de leur terre pour leur laisser cet héritage. Dans leur maigre
coin de maison s'entassent des gamelles qui servent à l'ensemble
des trois familles. Deux couvertures pour la tante et trois épis
de maïs qu'ils conservent pour les prochains semis… Parfois, les
autres familles partagent leur ration de Fungh avec eux, mais
ce n'est jamais suffisant à rassasier l'appétit de Celes-tino,
son deuxième enfant.
A part les loques qu'ils portent, rien. Ils semblent
dormir à même le sol. Le visage de Celestino est émacié, il pleure
souvent, sans raison, et ses jambes portent des traces d'œdèmes
symptomatiques de la malnutrition aiguë. Il ne joue pas, nous
dit sa mère. Il a beaucoup changé depuis qu'il est arrivé, il
ne parle presque plus et ne semble même pas s'intéresser à nous…
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